On attendait un disque de Gorillaz ; on reçoit une veillée funèbre cosmopolite. Avec The Mountain, neuvième album studio du groupe virtuel de Damon Albarn et Jamie Hewlett, sorti le 27 février 2026 sur leur label Kong, le duo signe sans doute son œuvre la plus grave et la plus ambitieuse — un disque hanté, traversé par la mort, le deuil et l’au-delà, que les deux créateurs ont écrit après avoir chacun perdu des proches durant la production. Le résultat est bouleversant.
Une montagne entre l’Inde et le monde
Enregistré entre l’Inde, Londres et ailleurs, The Mountain prend racine dans la musique classique indienne : le sitar d’Anoushka Shankar, la flûte d’Ajay Prasanna, le sarod des frères Amaan et Ayaan Ali Bangash irriguent l’album d’un bout à l’autre, tissant un fil rouge envoûtant entre des morceaux chantés en anglais, en arabe, en hindi, en espagnol et en yoruba. Loin du collage de tubes, Gorillaz signe ici un disque-paysage, d’une cohérence rare, où l’électronique et la pop dialoguent avec des traditions millénaires.
Un dialogue avec les morts
C’est la grande idée, vertigineuse, de l’album : convoquer les disparus. La liste des invités ressemble à une procession de fantômes magnifiques — Dennis Hopper, Bobby Womack, Tony Allen, Dave Jolicoeur (De La Soul), Mark E. Smith (The Fall), Proof (D12) : autant de voix d’outre-tombe qui répondent au thème du disque avec une évidence troublante. Autour d’eux gravite une distribution somptueuse — Black Thought, Johnny Marr, IDLES, Sparks, Bizarrap, Trueno, Yasiin Bey, Omar Souleyman, Asha Bhosle, Paul Simonon, Gruff Rhys… Plus qu’un défilé de featurings, c’est une communauté d’âmes que Gorillaz rassemble au pied de sa montagne.
Des sommets
Les singles balisent un parcours d’une richesse folle. « The Happy Dictator », porté par les Sparks, déploie une ironie grinçante ; « The God of Lying » électrise l’album d’un sursaut rageur grâce à IDLES ; « Damascus » marie la transe d’Omar Souleyman au phrasé de Yasiin Bey dans l’un des moments les plus hypnotiques du disque. La double face « The Hardest Thing » / « Orange County » condense à elle seule l’amplitude du projet, du spleen le plus nu à l’effervescence sud-américaine de Bizarrap. Et puis il y a ces ballades spectrales — « The Moon Cave », « The Sweet Prince », « The Sad God » — où la voix d’Albarn, plus fragile que jamais, semble parler aux absents.
Une œuvre de deuil et de beauté
Tout n’est pas d’un accès immédiat : The Mountain demande du temps, se mérite, refuse la facilité du single qui tue. Sa densité, sa gravité, son refus du tube fédérateur en feront sans doute le Gorillaz le moins « pop » de la discographie. Mais c’est précisément là sa force : en transformant le deuil en geste artistique total, Albarn et Hewlett atteignent une profondeur émotionnelle qu’on ne leur connaissait pas. Salué par une critique unanime, numéro un des charts britanniques — leur troisième —, l’album confirme que le projet virtuel n’a jamais été aussi humain.
Verdict
The Mountain n’est pas un disque de Gorillaz comme les autres : c’est leur requiem, leur sommet, peut-être leur chef-d’œuvre tardif. Ambitieux jusqu’au vertige, cohérent dans son éclectisme, traversé par la perte et sublimé par les musiques du monde, il prouve qu’à plus de vingt-cinq ans d’existence, le groupe le plus imprévisible de la pop a encore des montagnes à gravir. Un album de fantômes, lumineux malgré tout.