INERTIA
10 titres, 29:34
Il y a quelque chose de presque poétique dans le titre de ce troisième album. Inertia — l’inertie — ce principe physique selon lequel un corps en mouvement reste en mouvement, et un corps au repos reste au repos. Jordan Benjamin, lui, a choisi son camp : il se remet en mouvement, et il le fait à pleine vitesse, guitare à la main.
Après les tonalités plus personnelles et introspectives de I Love You, I’m Trying (2023), grandson tourne le dos à cette vulnérabilité individuelle pour s’en prendre, plus fort que jamais, aux gens au pouvoir et aux systèmes qui nous étouffent. Désenchanté, il refuse catégoriquement de se résigner. Ce virage n’est pas une trahison — c’est un retour aux sources. Ceux qui ont été séduits par le snarl électrique de Blood // Water ou la furie politique de Death of an Optimist retrouveront ici l’artiste qu’ils avaient suivi à la base.
La décision qui change tout : les instruments live
La grande rupture formelle d’INERTIA, c’est celle-ci : c’est le premier album de grandson enregistré exclusivement avec des instruments live — batterie, guitares, voix. Produit par Mike Crossey, qui a travaillé notamment avec The Killers, The 1975 et Twenty One Pilots, le projet est présenté par Benjamin lui-même comme une quête de sentiment authentique, d’une énergie analogique et d’une colère que seul le rock dans sa forme la plus primale peut atteindre.
Cette décision fait toute la différence. Ses sonorités sont trépidantes et musclées, le positionnant fermement dans une lignée de rebelles musicaux armés d’une guitare et d’un ampli. Exit les couches de trap et les productions synthétiques qui avaient parfois dilué l’urgence de ses premières sorties. INERTIA est un disque qui transpire, qui serre les poings, qui prend l’auditeur à la gorge.
Un cri de ralliement politique
Le disque de dix titres est une réponse directe à la déliquescence politique, au marasme économique et au désarroi social de l’Amérique contemporaine. Grandson ne s’est jamais caché de ses convictions, mais INERTIA radicalise le propos dans un format épuré et percutant. L’album dure à peine trente minutes, et cette concision est une force : chaque morceau arrive comme un coup de poing, sans graisse superflue.
L’album s’ouvre sur BURY YOU, avec une influence massive de Rage Against the Machine qui donne le ton pour les neuf titres suivants. GOD IS AN ANIMAL fonctionne comme une allégorie de la résistance et de la puissance inexprimée qui sommeille en chacun de nous — la filiation avec Tom Morello, avec qui grandson entretient des liens étroits, n’est pas un hasard.
Le morceau le plus personnel de l’album est YOU MADE ME THIS WAY, une déconstruction de son enfance et de son éducation, qui transforme des expériences biographiques — naissance prématurée, père absent, beau-père jaloux — en un récit universel de services de santé défaillants, de droits reproductifs menacés et de trahison politique. Le titre prend ainsi une double signification : personnelle et collective.
SELF-IMMOLATION, l’un des temps forts du disque, rappelle l’histoire d’Aaron Bushnell, le militaire américain qui s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington en signe de protestation pour la Palestine. La production évoque ici la dureté du nu-metal, avec un breakdown cinglant en conclusion.
La seule collaboration de l’album arrive avec les punks anglais Bob Vylan sur WHO’S THE ENEMY, une manière puissante de canaliser la colère en la rendant transatlantique — les deux formations partagent un message de solidarité populaire face à l’establishment.
Les limites de l’entreprise
La franchise s’impose : INERTIA n’est pas sans failles. Une partie des paroles ressemble à un enchaînement de mots-clés du moment — ChatGPT, néolibéralisme, conformité — qui donnent parfois l’impression d’un op-ed du New York Times mis en musique plutôt que d’un cri du cœur viscéral. Et certains riffs, malgré leur efficacité punk, manquent de la complexité et de la subtilité qui caractérisent les grands disques de rock contestataire.
L’album conserve néanmoins une énergie rock politique qui promet un spectacle live explosif. Ces chansons ont été faites pour être criées dans une fosse.
Verdict
INERTIA est un disque imparfait mais nécessaire. Grandson n’a pas seulement changé de register sonore — il a retrouvé une conviction et une urgence qu’on sentait s’essouffler sur certaines productions récentes. En abandonnant les filets électroniques pour se lancer à corps perdu dans un rock live, brut et musclé, Jordan Benjamin signe l’album le plus direct de sa carrière. Un manifeste taillé pour les salles sombres et les foules en colère, à une époque où la colère, pour une fois, semble parfaitement justifiée.