In Verses
10 titres, 01:03:17
Treize ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre depuis Asymmetry pour que Karnivool revienne avec un album studio. Et quel retour. In Verses n’est pas seulement un comeback réussi — c’est l’album le plus abouti, le plus ambitieux et le plus émouvant du quintet de Perth. Plus d’une heure de musique, dix titres, zéro remplissage. Le genre de disque qui rappelle pourquoi on écoute du rock progressif.
L’histoire de cet album est celle d’une patience qui a porté ses fruits. Entamées en mai 2019 aux Foxhole Studios de Perth avec le producteur fidèle Forrester Savell — l’homme derrière Themata et Sound Awake — les sessions se sont étirées sur plusieurs années, traversant la pandémie et les doutes, pour aboutir à un disque qui respire la liberté créative à chaque mesure. Rien ne sonne forcé, rien ne sonne calculé. Tout semble couler de source, même dans les passages les plus complexes.
Ghost ouvre les hostilités avec une retenue trompeuse. Le morceau s’installe sur un groove contenu, presque hypnotique, avant que les guitares de Drew Goddard et Mark Hosking ne déploient progressivement leur arsenal. La voix d’Ian Kenny, toujours aussi cristalline et puissante, survole l’ensemble avec une aisance déconcertante. En six minutes vingt-cinq, le ton est donné : In Verses sera un album de montées en puissance, de tensions et de libérations.
Drone, premier véritable signal de vie du groupe à l’été 2025, confirme que Karnivool n’a rien perdu de son identité. Les riffs massifs alternent avec des passages aériens, les changements de dynamique sont d’une précision chirurgicale, et le groove — ce fameux groove Karnivool, à la fois lourd et fluide — est intact. Le groupe lui-même a décrit le morceau comme « le son de Karnivool entrant dans une nouvelle ère — un voyage à feu lent forgé dans la chaleur du studio, où chaque note a été testée et trempée ».
Aozora pousse l’exploration plus loin. La section rythmique de Jon Stockman (basse) et Steve Judd (batterie) y est proprement magistrale — des lignes de basse sinueuses qui dansent autour d’une batterie d’une précision métronomique, avec des éclats de virtuosité rythmique qui ne tombent jamais dans la démonstration gratuite. Le titre illustre parfaitement la capacité du groupe à transmettre la profondeur sans s’appuyer sur une lourdeur constante.
Animation maintient l’intensité avec des progressions d’accords descendantes qui créent une atmosphère de tension soutenue, tandis que Conversations, pièce centrale de l’album avec ses huit minutes, offre le moment le plus introspectif du disque. Ian Kenny y livre une performance vocale bouleversante, portée par un arrangement qui alterne passages contemplatifs et éruptions instrumentales. C’est ici que le cœur émotionnel de l’album bat le plus fort — l’une des plus belles mélodies que Karnivool ait jamais écrites.
La seconde moitié de l’album élève encore le niveau. Reanimation est le morceau qui fera parler les guitaristes : un titre lent et groovy qui monte progressivement en atmosphère avant de culminer avec un solo de Guthrie Govan — le virtuose britannique, invité de luxe dont la présence ici est aussi surprenante qu’inspirée. Son intervention ne cherche pas à éclipser le reste : elle s’intègre au tissu sonore avec une musicalité rare, apportant une couleur unique à un morceau déjà captivant. Certains trouveront le tempo trop posé, mais c’est précisément cette retenue qui rend l’explosion finale si gratifiante.
All It Takes, remasterisé pour l’occasion, retrouve une seconde jeunesse dans le contexte de l’album. Son riff circulaire et son groove obsédant prennent une nouvelle dimension, portés par une énergie de batterie phénoménale. Remote Self Control enchaîne avec le même appétit de puissance, le chorus étiré et la batterie incendiaire de Steve Judd y atteignant des sommets d’intensité.
Puis vient Opal. Et c’est le coup de grâce. Le morceau démarre sur un piano délicat avant de se transformer en une vague de guitares et de cordes — arrangement de Mitch Finglas, interprété par Charlotte Jacke et Lucy Warren (cordes) et Michelle Smith (harpe). C’est le titre le plus cinématographique de l’album, celui où la dimension émotionnelle atteint son apogée. La voix de Kenny y est à la fois vulnérable et souveraine, naviguant entre des passages intimes et des murs de son avec une fluidité qui donne des frissons. Le morceau à lui seul justifie les treize ans d’attente.
Salva referme l’album sur une note inattendue : des cornemuses, jouées par Grant Scroggie, qui confèrent au final une solennité presque cérémonielle. Le morceau alterne entre une douceur mélancolique et des passages plus lourds, la voix de Kenny portant le texte avec une charge émotionnelle palpable. C’est la conclusion parfaite — pas un feu d’artifice, mais un coucher de soleil qui laisse une lumière durable.
La production de Forrester Savell mérite d’être saluée à sa juste valeur. Chaque instrument occupe exactement l’espace qu’il faut, la dynamique est préservée — les passages calmes sont véritablement calmes, les explosions sont véritablement massives — et le mastering évite l’écueil du volume excessif qui plombe tant de disques modernes. C’est un travail de dentelle au service de la puissance.
Peut-on reprocher quelque chose à In Verses ? Certains morceaux tirent un peu en longueur, c’est vrai. À 63 minutes, le disque exige une écoute attentive et complète — ce n’est pas un album de singles, c’est une expérience. Et certaines sections de Reanimation ou Remote Self Control auraient peut-être gagné à être resserrées. Mais ce serait chipoter sur ce qui est, dans l’ensemble, un album d’une cohérence et d’une qualité remarquables.
In Verses se place naturellement dans la lignée de Sound Awake — le chef-d’œuvre de 2009 qui reste la référence absolue du groupe — tout en traçant son propre chemin. Là où Asymmetry avait divisé par ses choix plus abrasifs, In Verses réconcilie les fans de toutes les époques en trouvant l’équilibre idéal entre complexité et accessibilité, entre puissance et émotion, entre technique et musicalité. Le numéro un au classement ARIA en Australie, le top 2 au UK Rock & Metal et les classements en Allemagne, Suisse, France et au-delà confirment que le public était prêt — et que l’attente en valait la peine.
Karnivool prouve avec cet album qu’ils sont un groupe pleinement à l’aise avec ce qu’ils sont. Pas de posture, pas de tentative de suivre les tendances, juste cinq musiciens au sommet de leur art qui livrent la musique qu’ils portent en eux depuis plus d’une décennie. C’est, tout simplement, l’un des grands albums de rock progressif de la décennie.