Nyctophilia

Meuhstache

9 titres, 36:51


Il y a des albums qui ne se contentent pas d’occuper vos enceintes — ils s’y installent comme une entité invoquée, refusant de partir avant d’avoir accompli son rituel. Nyctophilia, premier album du trio genevois Meuhstache, appartient à cette catégorie d’œuvres qui exigent qu’on leur cède le terrain.

Formé en 2023, Meuhstache s’est rapidement distingué sur la scène alternative suisse par une proposition singulière : un stoner rock teinté d’occultisme, porté par une énergie résolument sororale et une esthétique qui célèbre les marges plutôt que de s’en excuser. Le groupe ne se contente pas de jouer dans les bois — il vous y entraîne, torche à la main, pour une cérémonie dont vous ressortirez changé.

Dès les premières mesures, le ton est donné. Les riffs, épais comme la brume d’un sous-bois à l’aube, s’installent avec une densité qui évoque autant les pionniers du genre (Kyuss, Sleep) qu’une tradition plus européenne du heavy psychédélique. La guitare déploie des textures fuzz généreuses, saturées sans être écrasantes, laissant respirer une basse qui gronde en soubassement comme un chaudron en ébullition permanente. La batterie, qualifiée d’« incantatoire » par le groupe lui-même, ne se contente pas de marquer le tempo : elle pulse, elle convoque, elle transforme chaque morceau en rituel collectif.

Ce qui distingue Meuhstache de la masse des formations stoner contemporaines, c’est cette capacité à injecter une dimension narrative et quasi-théâtrale dans des compositions qui auraient pu se satisfaire du seul plaisir du riff. Les textes — ensorcelants selon leurs propres termes — tissent un univers cohérent où la différence devient force, où la rage se métamorphose en liberté. On pense parfois à l’approche de formations comme Windhand ou Jex Thoth, mais filtré par une sensibilité profondément ancrée dans le terreau de l’underground genevois.

L’album navigue entre passages contemplatifs, où les guitares se font presque hypnotiques, et déflagrations plus frontales qui rappellent que le stoner rock reste avant tout une musique de catharsis physique. Cette alternance, maîtrisée avec une maturité surprenante pour un premier effort, évite l’écueil de la monotonie qui guette parfois le genre. Chaque titre semble avoir sa fonction dans l’économie générale du disque, contribuant à une progression qui culmine sans jamais s’essouffler.

La production, signée sur le label genevois Urgence Disk Records — habitué à dénicher les pépites de la scène locale — restitue fidèlement l’énergie brute du trio tout en lui offrant l’ampleur sonore nécessaire. Le son est organique, vivant, et l’on devine aisément la puissance que ces morceaux doivent dégager sur scène.

Nyctophilia — littéralement l’amour de la nuit — porte parfaitement son titre. C’est un album qui honore les ténèbres non comme une absence, mais comme un espace de possibles ; un territoire où l’étrangeté du monde devient source de beauté plutôt que de crainte. Meuhstache nous invite à sortir des bois, certes, mais seulement après nous avoir appris à y trouver notre place.

Pour un premier album, c’est une déclaration d’intention remarquablement aboutie. La scène stoner helvétique tient peut-être là sa nouvelle formation, à suivre.

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