Crooked Teeth

Papa Roach

10 titres, 34:03

Il y a quelque chose de légèrement paradoxal dans la situation de Papa Roach en 2017. Le groupe de Vacaville, Californie, entame sa troisième décennie de carrière — ce qui en soi est une performance que peu de leurs contemporains du nu-metal peuvent se targuer d’avoir accomplie. Linkin Park a muté jusqu’à se méconnaître. Limp Bizkit tourne en cercles. Korn subsiste. Et Papa Roach, lui, sort son neuvième album avec la régularité d’un métronome et la conviction d’un groupe qui n’a toujours pas dit ce qu’il avait à dire.

Crooked Teeth est cet album. Et surprise : c’est peut-être leur meilleur depuis Infest.

La production comme pont entre deux époques

Une grande partie du résultat tient à l’équipe de production : Nicholas “RAS” Furlong et Colin Brittain ont tous deux grandi en fans du groupe et les ont encouragés à saisir le passé tout en restant frais. Cette décision — confier les commandes à des gens qui aiment le groupe pour ce qu’il était autant que pour ce qu’il est — change tout. L’album ne cherche pas à singer les tendances actuelles depuis l’extérieur. Il les absorbe de l’intérieur, sans renier l’ADN d’origine.

My Medication est l’exemple le plus frappant de cette double appartenance : Jacoby Shaddix passe sans effort du rap au chant dans son style vocal vigoureux, glisse un peu de l’un dans le titre éponyme, et s’y abandonne encore plus franchement sur l’ouverture Break the Fall. Le résultat est exactement ce que Papa Roach fait de mieux : une énergie qui ne lâche pas, des refrains bâtis pour les stades, et une brutalité mesurée qui sait quand appuyer sur le frein.

Titre par titre : l’équilibre parfait

Break the Fall, Crooked Teeth et My Medication forment un trio d’ouverture impeccable — des morceaux de metal percutants que les fans de longue date méritent et réclament. Le riff du titre éponyme attaque sans prévenir, Shaddix alternant rap et rugissements avec la décontraction d’un homme qui a passé vingt ans à faire exactement ça, et qui n’a pas perdu un gramme de conviction en chemin.

Born for Greatness est la piste radio évidente — et elle assume pleinement ce rôle. Le tempo et les coups de caisse claire pesants empoignent l’auditeur, et le refrain accrocheur en fait un titre de scène exceptionnel qui fera sauter le public. Certains la trouveront trop lisse. Ils n’auront pas tort. Mais dans le contexte d’un album qui sait varier les intensités, elle remplit parfaitement sa fonction.

Help est la ballade du disque — directe, sans fioriture, efficacement émotionnelle. Le titre est un hymne qui illustre la beauté de reconnaître le besoin de s’appuyer sur quelqu’un dans les moments difficiles. Chez un groupe moins sincère, ça sonnerait comme de la manipulation calculée. Chez Papa Roach, ça sonne comme de la vérité brute.

American Dreams examine les crises de violence aux États-Unis dans des termes larges, mais avec assez d’intention derrière pour que ça fonctionne vraiment — une semi-ballade dotée d’un chorus en crescendo taillé pour les grandes scènes.

Les invités : le bon et le moins bon

Deux collaborations marquent l’album. La première, Periscope avec Skylar Grey, est une ballade mid-tempo dans la seconde moitié de l’album. Grey, à la voix très polyvalente, complète parfaitement le morceau — elle et Shaddix se succèdent sur un couplet chacun avant de chanter en duo dans la seconde partie. C’est l’un des moments forts de l’album.

La seconde, Sunrise Trailer Park avec Machine Gun Kelly, est plus discutable. Là où Skylar Grey complétait le morceau sur lequel elle apparaissait, MGK le domine — c’est essentiellement un titre MGK featuring Papa Roach. Il représente une présence très forte et c’est une union moins harmonieuse, menant à un morceau qui semble quelque peu déplacé dans le contexte de l’album. L’histoire racontée — un père sur le point d’avoir un enfant, tué dans un accident de la route, avec Shaddix jouant l’ami responsable rongé par la culpabilité d’avoir conduit en état d’ivresse — est poignante sur le papier. L’exécution divise.

Le bilan de vingt ans de carrière

Il est évident que Papa Roach ne s’aventure pas trop loin des limites de ce qui les rendait si attrayants à la fois au début de leur carrière et ces dernières années — mais à presque un quart de siècle de carrière, quand tant de leurs pairs ont été oubliés, ils continuent de rester pertinents. Ce qui est le plus convaincant chez le groupe, au-delà de leur longévité admirable, c’est cette tentative constante de trouver l’équilibre entre le passé et le présent. Sur Crooked Teeth, c’est de loin leur effort le plus réussi pour donner aux fans des deux époques une part égale de chacune — ce qui n’est pas une mince affaire.

Si Crooked Teeth prouve quoi que ce soit, c’est à quel point son prédécesseur était un faux pas atypique — parce que cet album montre Papa Roach à nouveau sur tous les cylindres. Cela vient principalement de l’incorporation d’éléments de chacune de leurs incarnations jusqu’à ce point : les énormes crochets de hard rock n’ont pas bougé, pas plus que le pouls électronique épaissi qui se répand sur l’album. Mais cette fois, le fantôme de leurs racines nu-metal est réapparu à travers la présence accrue du rap dans la livraison de Shaddix.

Verdict

Crooked Teeth n’est pas un disque qui réinvente Papa Roach. C’est un disque qui les rappelle à leur meilleur — énergique, direct, honnête dans sa brutalité et dans ses ambitions pop. Dix titres d’adrénaline pure qui vous laissent à peine le temps de respirer. Il y a des moments qui resteront comme de futurs classiques.

Dans un paysage rock où les contemporains du groupe ont soit disparu, soit tellement changé qu’on ne les reconnaît plus, Papa Roach fait quelque chose de rare : ils avancent sans se renier. Crooked Teeth est la preuve qu’après vingt ans, les dents tordues font encore mal.

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