Il y a quelque chose d’étrange et de beau dans le fait que l’un des albums les plus personnels de Portugal. The Man porte un titre aussi cryptique que SHISH — un mot emprunté à la géographie de l’Alaska, cet État froid et vaste d’où John Gourley est originaire, et qui irrigue chaque seconde de ce dixième album. Gourley s’est plongé dans son passé d’enfant élevé en Alaska pour déterrer un LP de dix chansons aussi révélateur qu’inattendu. Le résultat est à la fois intime et gigantesque, dépouillé et fourmillant d’idées.
Après le Feel It Still de 2017 — mégahit involontaire qui a propulsé le groupe dans une visibilité mainstream souvent inconfortable — et après plusieurs années d’albums aux résultats inégaux, SHISH sonne comme un groupe qui a décidé de ne plus chercher à plaire à personne. Le titre représente “la survie, la connexion et l’ambition. La vie rurale avec ses moments de danger et d’absurdité — motos cross, fumeurs, coups de feu et jeux vidéo. La phrase répétée ‘we can be family’ pousse contre l’isolement, cherchant quelque chose de solide.” On ne pouvait pas être plus loin de la pop arena.
Une production en chambre, un son de cathédrale
Plutôt que de s’entourer d’une armée de musiciens ou de faire appel à l’un des super-producteurs de ses albums précédents — comme Danger Mouse —, Gourley s’est barricadé dans son nouveau studio maison avec le jeune Kane Ritchotte. Ensemble, ils ont joué presque toutes les notes de SHISH, et malgré ce que cela suggère d’intimité, le résultat est tout sauf minimaliste. Dix anthèmes distordus et complexes, écrits avec un œil poétique et une audace sonique, créant une écoute immersive qui submerge l’auditeur de fierté soigneuse et d’expérimentation passionnée.
Comparé au Chris Black Changed My Life de 2023, SHISH est plus dépouillé dans le concept, mais d’une profondeur et d’une révélation qui n’ont pas besoin d’un grand effectif pour se manifester. Gourley flexe ses muscles de guitariste avec une liberté nouvelle — et lorsque ce n’est pas lui à la six-cordes, c’est Nick Reinhart qui assure des solos à couper le souffle.
Une géographie sonore
L’album s’ouvre sur Denali — le nom amérindien du plus haut sommet des États-Unis, en Alaska. Le morceau se déroule comme un souffle glacé sur une vaste toundra sonore, chaque note dérivant comme un flocon de neige en révolte lente, la tension se lovant autour d’elle-même jusqu’à ce que les voix éclatent. C’est une entrée en matière magistrale, entre grunge lo-fi et psychédélisme spacieux.
Puis arrive Pittman Ralliers, et c’est là que l’album révèle sa face la plus surprenante. Le morceau est une massive détonation punk, plein à la fois de rage et de compassion pour où nous en sommes en tant qu’espèce. Le collaborateur David Marion grogne “We have become the kindling.” C’est, sans conteste, le titre le plus explosif que Portugal. The Man ait produit depuis des années, se terminant sur un outro mécanique à la John Carpenter.
Angoon enchaîne dans un registre latin-inflected et mélancolique. Knik plonge dans l’indie psychédélique avec des réminiscences de MGMT. Le titre éponyme Shish dérive sur des notes japonaises dans un indie rock lourd à la Weezer. Mush et le titre éponyme jouent avec les changements de tempo et les injections d’accords mineurs, puisés dans la boîte à outils du “ne vous mettez jamais trop à l’aise”.
Kokhanockers est introduit par un court sample de texte parlé — une allusion probable au village alaskan de Kokhanock — et constitue une belle ode à l’État natal du groupe. Tanana resplendit d’un commentaire politique direct : la chanson exprime une tristesse générationnelle, cherchant un sens fugace dans un monde au bord du gouffre. James Mercer des Shins figure aux crédits d’écriture, ce qui explique les quelques traces de sa signature mélodique.
L’album se referme sur Father Gun, qui rassemble tous les tics et particularités du groupe — peut-être même l’évier de cuisine — pour clore l’album avec une brillance chaotique.
Le groupe qui avait failli se perdre
Portugal. The Man a connu une traversée du désert. Après Feel It Still, le groupe semblait coincé entre une identité d’artistes alternatifs et la pression d’un succès mainstream inattendu. SHISH semble évoque le permafrost teutonique, des paysages oniriques et l’esprit punk d’un gosse de petite ville qui a donné naissance à Portugal. The Man. C’est un retour à l’essentiel — mais un essentiel enrichi par vingt ans de métier.
Ces dix chansons localisent exactement où Gourley se trouve en ce moment, et transforment son point de vue en tranches audacieuses d’indie rock artistique et osé. Il y a une franchise, presque une rudesse, dans la façon dont cet album existe : indépendant, enregistré à la maison, sans filet, sans major pour le lisser.
Verdict
SHISH ne ressemble à rien d’autre dans la discographie de Portugal. The Man — et c’est précisément son mérite. C’est un album de contrastes tranchants, d’Alaska et de distorsion, de politique et de nostalgie, de punk et de folk atmosphérique. Il ne cherche pas à être universellement aimé. Il cherche à être vrai. Et c’est souvent là que les meilleures choses se passent.