Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à écouter Reliance, le septième album de SOEN. Vertigineux, parce que tout y est impeccable. La production d’Alexander Backlund — enregistré et mixé aux Fascination Street Studios, masterisé par Tony Lindgren — sonne comme du métal taillé dans du cristal. La voix de Joel Ekelöf, dont le registre et la puissance n’ont pas d’équivalent dans le genre, domine l’ensemble avec une autorité tranquille. La batterie de Martin Lopez — l’ancien d’Opeth, co-fondateur du groupe — pulse avec une précision organique qui rappelle pourquoi il est considéré comme l’un des meilleurs de sa génération. Et pourtant. Reliance provoque aussi une légère inquiétude : celle d’un groupe si bien installé dans sa propre formule qu’il ne semble plus chercher à en sortir.
Un septième album en territoire conquis
SOEN s’est formé autour du départ de Martin Lopez d’Opeth et de la dissolution du groupe indie rock de Joel Ekelöf, Willowtree. Depuis, le combo multinational n’a cessé de cultiver sa voix propre tout en expurgeant ce qui distrayait de leur singularité très “Soen”. Reliance poursuit la trajectoire métal entamée depuis Lotus en 2019, après lequel le groupe a délibérément densifié un son déjà lourd.
La formation compte désormais Joel Ekelöf au chant, Martin Lopez à la batterie, Lars Enok Åhlund aux claviers et à la guitare, Cody Lee Ford à la guitare, et Stefan Stenberg à la basse, de retour dans le groupe après une absence de quelques années. Dix titres, quarante-trois minutes, un seul mot par titre — une habitude du groupe depuis plusieurs albums, sorte de code stylistique qui reflète une économie de moyens revendiquée.
Tracklist : dix mots, dix mondes
Primal ouvre l’album avec un riff qui accroche et de forts crochets vocaux. C’est percutant, efficace, bien construit — mais aussi dépouillé et légèrement prévisible. C’est le son SOEN dans toute sa définition : une lourdeur groove, une mélodie vocale suspendue au-dessus, un espace entre les deux où tout se joue.
Discordia, troisième titre, ralentit le rythme dans une pièce atmosphérique et spatiale évoquant des prédécesseurs aussi disparates qu’ELP et les ambiances djent les plus intenses. C’est là que le groupe prouve qu’il sait encore tenir une dynamique sur la durée.
Indifferent se distingue comme un lamento chargé d’émotion, porté uniquement par le piano d’Åhlund, une section de cordes et un court solo de Ford. Ekelöf s’y met à nu, et le résultat démystifie l’art de la ballade en rejetant la sensiblerie habituelle du genre. C’est le moment le plus précieux de l’album — celui où SOEN choisit la vulnérabilité plutôt que la puissance, et gagne.
Vellichor, le titre final, tente un retour aux ambiances plus progressives qui caractérisaient les premières œuvres du groupe. Avec ses guitares à la Pink Floyd et ses accompagnements profonds, il se distingue du reste de l’album, mais semble un peu déplacé dans cet ensemble calibré pour les arènes.
L’équation du confort
La vraie question posée par Reliance n’est pas celle de sa qualité — elle est indiscutable — mais celle de son ambition. Les fans des albums plus récents trouveront beaucoup à aimer dans Reliance, mais ceux qui aspirent à des compositions plus développées et à des structures plus longues seront déçus.
La production stellaire d’Alexander Backlund tire le meilleur des musiciens et contribue à façonner un album qui n’a objectivement aucun point faible. Mais une œuvre sans point faible peut aussi être une œuvre sans aspérité, sans risque, sans la petite imperfection qui rend les grandes œuvres humaines et mémorables.
Le génie de SOEN ne réside pas dans sa capacité technique ni dans les arrangements somptueux qu’ils pourraient maîtriser mais choisissent de ne pas déployer. Leur génie tient dans l’art de prendre une montagne de maîtrise musicale et de la réduire à une colline sans en sacrifier la masse. C’est une belle définition. Mais parfois, on aimerait voir la montagne.
Verdict
Reliance est ce qu’il est : un album de metal progressif impeccablement exécuté, porté par l’une des voix les plus remarquables du genre et une section rythmique en état de grâce. C’est un disque pour ceux qui aiment SOEN tel qu’il est aujourd’hui — dense, mélodique, sombre avec élégance. Ce n’est pas un disque pour ceux qui espèrent les retrouver là où ils étaient sur Lotus ou Tellurian.
SOEN ne réinvente rien ici. Mais dans leur version de la routine, il y a encore assez de lumière pour que ça compte.