La pêche retrouvée
Il y a des albums qui naissent de la joie, d’autres du calcul, et quelques-uns — les plus honnêtes — de la douleur pure. Peaches! appartient à cette dernière catégorie. Lorsque le père de Dan Auerbach, Chuck, reçoit un diagnostic de cancer de l’œsophage en début d’année 2025, c’est Patrick Carney qui a l’idée que « ce serait bien pour Dan d’avoir quelque chose à faire » — quelque chose pour tenir pendant que la santé de son père se détériore. Le studio s’ouvre. Les amplis chauffent. Et ce qui devait rester entre amis devient, presque malgré lui, le quatorzième album des Black Keys.
« On ne faisait pas un disque. On jammait juste — c’était pour nous. Vraiment primitif, dans un moment où tous les nerfs étaient à vif, à hurler », confie Auerbach. Chuck Auerbach décède le 29 mars 2025. L’album sort le 1er mai 2026. Entre les deux, il y a dix reprises, une vie entière de disques chéris, et deux types d’Akron, Ohio, qui ont toujours su que la réponse à tout était le blues.
Le retour aux sources, pour de vrai cette fois
Les fans de la première heure savaient que leurs gars étaient encore là quelque part. Ils pouvaient les entendre sur Delta Kream en 2021, et ils les entendront ici — sur cet autre album d’hommages, jammé vite et sans façon au Easy Eye Sound Studio de Nashville, avec la même photo de couverture séduisamment sordide signée William Eggleston.
Par leur retour aux racines sonores, les Black Keys sonnent revigorés, urgents et glorieusement bruts à nouveau. C’est le contraste le plus saisissant avec leurs derniers albums studio : là où Ohio Players en 2024 sentait l’effort, la production calibrée et la pop radio travaillée jusqu’à l’os, Peaches! sent la sueur, la poussière de vinyle et le bois d’une Telecaster qui chauffe.
Les sessions ont été enregistrées en grande partie en live, avec un minimum d’overdubs. Auerbach et Carney s’entourent du guitariste Kenny Brown, du bassiste Eric Deaton et du multi-instrumentiste Jimbo Mathus — et les sessions produisent un album qui se sent libéré de toute attente, se délectant d’une musique qui est sa propre récompense.
Un disque de crate-diggers
Ces dix chansons sont des interprétations spontanées de morceaux de blues obscurs du XXe siècle, dont la plupart ont été découverts par Auerbach en cherchant des 45 tours à passer lors de leurs soirées vinyle baptisées « Record Hang ». C’est ce qui donne à Peaches! sa cohérence — ce n’est pas un exercice de style ou une démonstration de maîtrise, c’est un bac à disques retourné, une collection qui se joue.
Une bonne partie de l’album les voit interpréter le blues du nord du Mississippi qui a toujours été un élément clé de leur son — comme sur leur précédent album de reprises Delta Kream. Les Keys s’enfoncent dans des titres de RL Burnside, Junior Kimbrough et Jessie Mae Hemphill, avec le guitariste secondaire Kenny Brown et Jimbo Mathus qui ajoutent profondeur et texture. Ces versions ne sont pas particulièrement explosives, ni même vraiment accrocheuses. Elles exsudent un naturel de terrain vague qui ajoute à leur broyage profond ou à leur crunch âcre.
Mais le groupe ne reste pas enfermé dans le Delta. Le moment le plus rock de l’album est une déflagration à travers le blues de Chicago incandescent d’Ike Turner, You Got to Lose, basé sur la version virile de George Thorogood en 1977. Et c’est leur reprise du She Does It Right de Dr. Feelgood qui tient la clé de la majorité des choix du disque — Auerbach et Carney passant une bonne partie de l’album à creuser les catalogues de noms peu connus du monde du blues.
La trouvaille absolue reste Where There’s Smoke, There’s Fire de Willie Griffin : leur réinterprétation de ce joyau de fouille de bacs transforme un shimmy fantomatique en quelque chose avec l’intensité hantée des conjurations roots de Bob Dylan dans les années 2000.
La question qui fâche
Peaches! est un excellent album. Mais Paste Magazine pose une question qu’on ne peut pas ignorer entièrement : plutôt que de démontrer le duo dans leur état naturel, à l’image des premiers disques comme The Big Come Up et Thickfreakness, Peaches! ressemble à l’équivalent sonique d’un jean pré-usé — il a l’air rodé, mais c’est parce qu’il a été fabriqué ainsi. L’accusation est sévère — peut-être un peu injuste au vu du contexte — mais elle contient une vérité : enregistrer du blues brut dans un studio luxueux de Nashville avec dix musiciens, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’Auerbach et Carney seuls dans un sous-sol d’Akron.
C’est le seul bémol d’un disque qui, pour le reste, convainc pleinement. On ne se sent pas comme un auditeur qui écoute — on est une mouche sur le mur, regardant un groupe de musiciens d’exception puiser dans quelque chose que les mots ne peuvent pas atteindre, tentant de faire remonter toute cette émotion à travers des solos de guitare, des roulements de caisse claire et de la distorsion.
Verdict
Peaches! est l’antithèse de ce que les Black Keys avaient livré ces dernières années. L’urgence et la catharsis de ces morceaux s’expliquent dans ce contexte douloureux, mais il y a autre chose ici : une connexion profonde avec la musique, ressentie dans chaque sillon et chaque texture. C’est un disque qui ne cherche pas à conquérir de nouveaux territoires — il cherche à tenir compagnie à un homme en deuil, et à rappeler pourquoi Dan Auerbach a décidé de faire de la musique.
Pour cela, il mérite qu’on l’écoute à fond, les yeux fermés, les bras croisés, avec le sentiment d’assister à quelque chose de sincère. Dans le rock de 2026, c’est déjà beaucoup.