Il y a un son qui n’appartient qu’à lui. Un son qui vient d’ailleurs — d’un instrument que presque personne n’utilisait plus quand il l’a adopté, une guitare hawaïenne acoustique des années 1920 fabriquée à la main par un luthier nommé Herman Weissenborn. Posée à plat sur les genoux, jouée au slide, entièrement creuse, elle produit sous les doigts de Ben Harper un son à la fois ancien et immédiatement reconnaissable : résonant, spectral, tellurique. Autour de cette guitare improbable, Harper a bâti en trente ans une œuvre colossale — dix-sept albums studio, trois Grammy Awards, des collaborations avec Taj Mahal, Charlie Musselwhite, les Blind Boys of Alabama, Jack Johnson et Mavis Staples — et s’est imposé comme l’un des songwriters américains les plus complets de sa génération. Un artiste qui refuse les catégories et qui mélange le blues, la soul, le folk, le reggae et le rock avec une aisance qui donne l’impression que ces musiques n’ont jamais été séparées.
Pomona, le Folk Music Center et Bob Marley à 9 ans
Benjamin Charles Harper naît le 28 octobre 1969 à Pomona, en Californie, au cœur de l’Inland Empire. Son père, Leonard Harper, est un percussionniste afro-américain. Sa mère, Ellen Chase, est chanteuse, guitariste et juive. Le métissage — racial, culturel, musical — est au cœur de l’identité de Harper dès le berceau.
Mais c’est du côté maternel que la graine musicale est plantée le plus profondément. Les grands-parents de Ben tiennent le Folk Music Center and Museum à Claremont — un magasin de musique et musée d’instruments qui est une institution locale. Parmi les clients réguliers : Leonard Cohen, Taj Mahal, David Lindley. Le grand-père de Ben cite Shakespeare et Robert Frost. L’enfant grandit entouré de guitares, de banjos, de sitars et d’une éducation culturelle qui est, littéralement, un musée vivant.
En 1978, à neuf ans, Ben assiste à un concert de Bob Marley à Burbank — un concert historique lors duquel Peter Tosh rejoint Marley pour le rappel. L’expérience est fondatrice. À 12 ans, il joue son premier concert. Adolescent, il plonge dans le blues du Delta — Robert Johnson, Blind Willie Johnson — et apprend seul la guitare slide, sans savoir lire la musique. Quand il découvre la Weissenborn — cette guitare hawaïenne au son creux et vibrant —, il sait qu’il a trouvé sa voix : « J’ai commencé à jouer en lap-style, et ça m’a complètement libéré. J’ai enfin pu dire ce que j’avais à dire. »
Taj Mahal, Virgin Records et l’entrée en scène
La rencontre avec Taj Mahal est le tournant. Le bluesman légendaire fait la sieste avant un concert à Claremont quand les notes de slide de Harper le réveillent : « Il y avait quelque chose dans ce son qu’on n’entend que très rarement chez un joueur de slide. Ma curiosité a pris le dessus, je suis descendu voir qui jouait. » Taj Mahal invite immédiatement le jeune homme à le rejoindre en tournée. Ils enregistrent ensemble l’album Follow the Drinking Gourd (1990) et tournent jusqu’à Hawaï et Austin City Limits.
En 1992, Harper enregistre Pleasure and Pain avec le multi-instrumentaliste folk Tom Freund — un disque en édition limitée. Son ami d’enfance et producteur J.P. Plunier organise des rendez-vous avec les labels de Los Angeles. Chez Virgin Records, on lui conseille de ne pas jouer Like a King — sa chanson de protestation — car elle rend « nerveux » les directeurs artistiques. Harper la joue en premier. C’est précisément celle que le patron du label préfère. Il signe un contrat à vie avec Virgin Records.
Welcome to the Cruel World, Fight for Your Mind et la conquête de l’Europe
En 1994, Welcome to the Cruel World sort — un album acoustique à contre-courant total de l’ère grunge, porté par la voix enfumée de Harper, sa Weissenborn et des textes politiquement engagés (Like a King, How Many Miles Must We March). La critique salue un artiste d’une vision rare. Harper et son groupe, The Innocent Criminals, enchaînent les tournées, ouvrant pour P.J. Harvey — une expérience qu’il raconte avec humour : « J’étais assis avec ma Weissenborn acoustique devant des gamines de 12 ans avec de l’eye-liner noir, qui me regardaient en se demandant ce que je jouais. Mais au bout de trois ou quatre morceaux, les têtes commençaient à hocher. »
En 1995, Fight for Your Mind — avec Juan Nelson à la basse, qui deviendra son partenaire musical le plus fidèle — s’impose comme un classique du rock alternatif et de la radio universitaire américaine. Mais c’est en **Europe ** et en Australie que Harper trouve d’abord son public le plus large. En France notamment, il est acclamé : Rolling Stone France le sacre Artiste de l’année 2003. Les Trans Musicales de Rennes l’avaient déjà accueilli dès décembre 1993, lors de sa toute première montée sur une grande scène.
La décennie d’or : de The Will to Live à Diamonds on the Inside
Les albums s’enchaînent avec une régularité et une diversité qui défient les catégories. The Will to Live (1997), Burn to Shine (1999), le double live Live from Mars (2001) — capté en concert et considéré comme l’un des meilleurs albums live de sa génération — et Diamonds on the Inside (2003), qui intègre Ladysmith Black Mambazo, des accents caribéens et du reggae à la Marley dans un ensemble d’une ambition stupéfiante. Le titre With My Own Two Hands devient un hymne.
En 1999, au Santa Barbara Bowl, Harper rencontre un inconnu nommé Jack Johnson. Il envoie une démo de Johnson à son producteur J.P. Plunier, qui produira Brushfire Fairytales — le premier album de Johnson. Jack Johnson deviendra l’artiste d’ouverture de la tournée américaine de Harper en 2001. Une amitié et une filiation musicale qui durent encore aujourd’hui.
Les Blind Boys, Charlie Musselwhite et les Grammy
En 2004, There Will Be a Light — enregistré avec les Blind Boys of Alabama — remporte deux Grammy Awards : Best Pop Instrumental Performance et Best Traditional Soul Gospel Album. En 2006, le double album Both Sides of the Gun débute au 7ème rang du Billboard 200. En 2007, Lifeline est enregistré à Paris. En 2009, Harper forme **Relentless7 ** — un projet rock plus brut — et sort White Lies for Dark Times, suivi de Give Till It’s Gone (2011). En 2010, il cofonde Fistful of Mercy avec Dhani Harrison (fils de George Harrison) et Joseph Arthur.
En 2013, Get Up! — enregistré avec le légendaire harmoniciste de Chicago Charlie Musselwhite — remporte le Grammy du Best Blues Album. La collaboration se prolongera avec No Mercy in This Land (2018), dont la chanson-titre est nommée Song of the Year aux Blues Music Awards 2019.
Childhood Home, Mavis Staples et les albums récents
En 2014, Childhood Home réunit Ben et sa mère Ellen Harper — un album intimiste qui boucle une boucle familiale. En 2019, il écrit et produit l’intégralité de l’album We Get By de Mavis Staples. En 2020, Winter Is for Lovers est un album entièrement instrumental, joué seul à la lap steel guitar — une longue pièce méditative que Harper décrit comme « un seul morceau de musique joué sur une seule guitare ».
En juin 2021, Juan Nelson, bassiste des Innocent Criminals et compagnon musical de Harper depuis 1995, meurt à 62 ans. Harper lui rend un hommage bouleversant, le qualifiant de « génie musical » et de « l’homme le plus admirable qu’il ait connu ». L’album Bloodline Maintenance (2022) lui est dédié. En 2023, Wide Open Light — dix-septième album studio — revient à un format essentiellement acoustique, avec un seul titre comportant de la batterie.
Récompenses principales
3 Grammy Awards (Best Pop Instrumental Performance 2005, Best Traditional Soul Gospel Album 2005, Best Blues Album 2014) · 7 nominations Grammy · Blues Music Award — Song of the Year 2019 (No Mercy in This Land) · Artiste de l’année — Rolling Stone France (2003)
Ce qu’il faut retenir
Ben Harper est un artiste qu’on ne range nulle part — et c’est exactement pour ça qu’il est irremplaçable. Du blues au reggae, de la soul au folk, du rock au gospel, il traverse les genres avec la même aisance que sa Weissenborn traverse les registres : un son unique, immédiatement identifiable, qui ne ressemble à rien d’autre dans le paysage musical contemporain. Fils du Folk Music Center de Claremont, filleul spirituel de Taj Mahal, découvreur de Jack Johnson, partenaire de Charlie Musselwhite et de Mavis Staples, il a construit en trente ans une œuvre qui refuse de choisir entre la beauté et l’engagement, entre l’intime et le politique, entre la tradition et l’invention. Et cette guitare hawaïenne des années 1920, posée sur ses genoux, continue de produire un son que personne d’autre sur cette planète ne sait faire sortir d’un instrument.
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