Il existe un riff de guitare que tout le monde connaît. Absolument tout le monde — votre grand-mère, votre voisin, le gamin de cinq ans qui ne sait pas encore ce qu’est un mi mineur. Quatre notes, un tempo de bulldozer, et l’impression que quelqu’un vient d’allumer un incendie. Ce riff, c’est celui de Smoke on the Water. Et le groupe qui l’a écrit — en 1971, dans un couloir d’hôtel suisse, après avoir vu un casino brûler sous leurs yeux — s’appelle Deep Purple. Mais réduire Deep Purple à Smoke on the Water, ce serait comme réduire l’océan à une seule vague. Depuis 1968, ce groupe britannique a traversé neuf formations, vingt-trois albums studio, des séparations fracassantes, des réunions improbables, la mort de membres fondateurs et des centaines de millions d’albums vendus — et il est toujours là, toujours sur scène, toujours bruyant. Littéralement : le Guinness Book les a classés « groupe le plus fort du monde » en 1975. Le titre n’a jamais été officiellement retiré.
1968 : Roundabout, Hertford et les débuts psychédéliques
L’histoire commence en 1968 à Hertford, en Angleterre. L’ancien batteur des Searchers, Chris Curtis, contacte l’homme d’affaires Tony Edwards avec l’idée d’un « super-groupe » rotatif qu’il veut appeler Roundabout — un manège musical où les musiciens monteraient et descendraient. L’idée est séduisante mais irréaliste. Curtis disparaît rapidement du projet, mais les musiciens qu’il a réunis décident de continuer ensemble. Le groupe prend le nom de Deep Purple — d’après une chanson populaire des années 1930 que la grand-mère du guitariste Ritchie Blackmore aimait fredonner.
Le Mark I aligne Rod Evans au chant, Ritchie Blackmore à la guitare, Nick Simper à la basse, Jon Lord aux claviers et Ian Paice à la batterie. Le son est psychédélique, progressif, avec des influences classiques portées par Lord — organiste de formation qui rêve de fusionner Bach et le rock. Trois albums sortent en rafale : Shades of Deep Purple (1968), The Book of Taliesyn (1969) et Deep Purple (1969). Aux États-Unis, une reprise de Hush de Joe South atteint le top 5. Mais au Royaume-Uni, le succès se fait attendre.
Le Mark II : la naissance du monstre
En 1969, Evans et Simper sont remerciés. Leurs remplaçants changent tout : Ian Gillan au chant et Roger Glover à la basse, recrutés depuis le groupe pop Episode Six, forment avec Blackmore, Lord et Paice le Mark II — le line-up le plus célèbre et le plus influent de l’histoire de Deep Purple.
Leur premier projet ensemble est le Concerto for Group and Orchestra (1969), enregistré avec le Royal Philharmonic Orchestra au Royal Albert Hall — une tentative ambitieuse de fusionner le rock et la musique classique qui divise la critique mais marque les esprits. Puis Blackmore prend les commandes créatives et oriente le groupe vers un son plus lourd, plus agressif, plus frontal. Le résultat est dévastateur.
Deep Purple in Rock (1970) redéfinit les règles du hard rock. Fireball (1971) enfonce le clou. **Machine Head ** (1972) — enregistré dans des conditions rocambolesques à Montreux, après l’incendie du casino lors d’un concert de Frank Zappa — contient Smoke on the Water, Highway Star, Space Truckin’ et Lazy. L’album est un monument. Le live Made in Japan (1972), capté lors de concerts au Japon, est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands albums live de l’histoire du rock — la référence absolue de ce que Deep Purple pouvait produire sur scène.
Mais les tensions internes sont féroces. En 1973, Gillan puis Glover quittent le groupe. Le Mark II a duré quatre ans. Il a inventé un son.
Les Marks III et IV : Coverdale, Hughes, Bolin et la fin
David Coverdale (futur fondateur de Whitesnake) et Glenn Hughes (ex-Trapeze) remplacent respectivement Gillan et Glover. Le Mark III enregistre Burn et Stormbringer (1974) — deux albums solides qui incorporent des influences funk et soul. Mais Blackmore, frustré par la direction musicale, part en 1975 pour fonder Rainbow.
Son remplaçant, le guitariste américain Tommy Bolin, forme avec les quatre autres le Mark IV. Un seul album, Come Taste the Band (1975), puis la dissolution en juillet 1976. Cinq mois plus tard, Bolin meurt d’une overdose. Il avait 25 ans.
1984 : la réunion du Mark II
Huit ans de silence. Puis, en avril 1984, l’impensable : le Mark II se reforme — Gillan, Blackmore, Glover, Lord, Paice. L’album Perfect Strangers (1984) est un succès commercial massif. The House of Blue Light (1987) suit, mais les tensions entre Gillan et Blackmore — deux ego colossaux dans le même groupe — resurgissent. En 1989, Gillan est viré. Joe Lynn Turner (ex-Rainbow) le remplace pour un album, Slaves and Masters (1990). Turner est renvoyé en 1992. Gillan revient. Blackmore repart en 1993, définitivement cette fois.
Steve Morse, Don Airey et les vingt ans de stabilité
La suite est plus stable qu’on ne l’attendait. Joe Satriani assure l’intérim à la guitare, puis Steve Morse (ex-Dixie Dregs, ex-Kansas) prend le poste en 1994 et le gardera vingt-huit ans. Le Mark VII (Paice, Lord, Gillan, Glover, Morse) enregistre Purpendicular (1996) et Abandon (1998). En 2002, Jon Lord prend sa retraite — il sera remplacé par Don Airey (ex-Rainbow, ex-Ozzy Osbourne). Lord meurt en 2012 d’un cancer du pancréas. Ian Paice reste le seul membre fondateur.
Le Mark VIII (Paice, Gillan, Glover, Morse, Airey) durera vingt ans et six albums studio, dont NOW What?! (2013), inFinite (2017) et Whoosh! (2020) — tous produits par Bob Ezrin (Pink Floyd, KISS, Alice Cooper) et tous entrés au sommet des charts européens.
2022–2026 : Simon McBride et le renouveau
En 2022, Steve Morse quitte le groupe pour raisons personnelles. Son remplaçant, le guitariste nord-irlandais Simon McBride, insuffle une énergie nouvelle. L’album =1 (2024) — titre symbolisant l’idée que tout se simplifie en une essence unique — est de nouveau produit par Ezrin et marque le retour d’un son proche du Deep Purple classique, sans nostalgie gratuite. Ian Paice a confirmé que le groupe travaille sur du nouveau matériel pour un possible album en 2026.
Le Mark IX actuel — Ian Gillan (chant), Roger Glover (basse), Ian Paice (batterie), Don Airey (claviers), Simon McBride (guitare) — continue de remplir les arenas à travers le monde. Gillan a 80 ans. Paice aussi. Et ils jouent toujours comme si le casino de Montreux venait de prendre feu.
Formation actuelle (Mark IX)
- Ian Gillan — chant
- Roger Glover — basse
- Ian Paice — batterie (seul membre fondateur)
- Don Airey — claviers
- Simon McBride — guitare
Ce qu’il faut retenir
Deep Purple n’est pas un groupe de rock. C’est une institution — un organisme vivant qui mue, se déchire, se reconstitue et continue d’avancer depuis plus d’un demi-siècle. Avec Led Zeppelin et Black Sabbath, ils forment la trinité fondatrice du hard rock et du heavy metal britannique. Mais là où Zeppelin s’est arrêté en 1980 et où Sabbath a fait ses adieux en 2017, Deep Purple continue — avec la ténacité d’un groupe qui a survécu à neuf formations, à la mort de membres fondateurs, à la brouille perpétuelle entre Blackmore et Gillan, à l’entrée au Rock and Roll Hall of Fame en 2016, et à un record de décibels qui tient depuis 1975. Plus de 100 millions d’albums vendus, un riff que l’humanité entière peut fredonner, et un batteur de 80 ans qui frappe toujours aussi fort. Deep Purple n’est pas le groupe le plus fort du monde. C’est le groupe le plus têtu du monde. Et c’est peut-être la même chose.
Actualités
Montreux Jazz Festival 2026 : de RAYE à Nick Cave, une programmation magistrale pour la 60e édition
Hellfest 2026 : Une programmation monumentale avec 183 groupes et des têtes d'affiche explosives
Concerts à venir
Chroniques de concerts
Aucune chronique de concert
Critiques d'albums
Aucune critique d'album

