Mystically

L’histoire de Mystically commence dans les coulisses d’un concert parisien, fin 2006. Adeline Aurokiom et Marie-Lou Fauconnet se connaissent déjà de loin, via leur travail commun de choristes, mais c’est ce soir-là, en chantant spontanément ensemble entre deux parties de scène, que quelque chose se cristallise. L’osmose est immédiate, évidente, presque physique. La complémentarité de leurs voix opère sans effort, comme si ces deux timbres avaient toujours été destinés à s’entrecroiser.

D’abord constitué en trio, le groupe est finalement devenu un duo entre Adeline et Marie-Lou. En 2007, elles fondent officiellement Mystically, installées à Besançon, en Franche-Comté — loin des circuits médiatiques parisiens, dans une ville de province qui deviendra leur ancrage et leur terrain d’expérimentation.

Des racines afropéennes au cœur du projet

Ce qui fait l’identité profonde de Mystically ne se réduit pas à un genre musical. C’est d’abord une question de mémoire et d’héritage. Marie-Lou Fauconnet et Adeline Aurokiom viennent toutes deux d’un background mixte entre la Martinique, le Congo et la France. Ces racines afropéennes ne sont pas un folklore décoratif dans leur musique — elles en constituent la colonne vertébrale. Chaque album, chaque composition est une façon de tisser ensemble plusieurs fils d’une identité multiple, de faire dialoguer des géographies et des mémoires que l’histoire a éloignées mais que la musique peut réunir.

Elles ont reçu une formation musicale rigoureuse et ont été influencées par des artistes comme Aretha Franklin, Erykah Badu, Tina Turner, Bob Marley, Stevie Wonder, ou Johnny Clarke. Ce panthéon personnel dit beaucoup de leur ambition : la soul noire américaine dans toute sa profondeur émotionnelle, le reggae roots dans sa dimension spirituelle et politique, les grandes voix féminines qui ont utilisé le chant comme acte de résistance et de dignité.

Une alchimie vocale et une répartition naturelle des rôles

Ce qui frappe, à l’écoute de Mystically, c’est la façon dont les deux voix fonctionnent comme un seul instrument. Elles ne se ressemblent pas — et c’est précisément pour ça qu’elles s’entendent si bien. Complémentaires à tous niveaux, Marie-Lou écrit et compose les titres, tandis qu’Adeline peaufine les chœurs. Cette répartition organique, jamais imposée mais simplement constatée au fil du temps, définit l’architecture sonore du groupe : Marie-Lou porte la composition et la narration, Adeline travaille les harmonies et les espaces, la texture des voix superposées.

Parallèlement à la musique, Adeline est professeur de chant et d’éveil musical au CAEM à Besançon, tandis que Marie-Lou a toujours mis à profit ses connaissances musicales dans son métier d’éducatrice spécialisée pour monter des projets avec les jeunes qu’elle accompagne. Ces deux existences parallèles — l’art et le social — ne sont pas séparées : elles se nourrissent mutuellement et expliquent la dimension profondément humaniste de leurs textes.

Les influences et la scène : une école de la rigueur

Avant de signer sous leur propre nom, Adeline et Marie-Lou ont longuement exercé leur art en tant que choristes. Elles ont acquis une riche expérience en travaillant comme choristes pour des artistes français comme Benny Joke ou Nuttea, et ont impressionné les publics en assurant les premières parties d’Alborosie, Asa, ou Mo Kalamity. Ces années de scène dans l’ombre des autres ont constitué une école irremplaçable : apprendre à servir une musique sans la dominer, à s’adapter à des univers différents, à construire une présence physique sur scène sans disposer de l’avant-plan.

C’est aussi dans cet apprentissage que s’est forgée leur compréhension des dynamiques live. Car Mystically est avant tout un groupe de scène. L’énergie de leurs concerts, décrite comme contagieuse et intense, est une constante dans les témoignages de ceux qui les ont vus jouer.

Ladie’s Words (2016) : le coup d’envoi

Il faut près d’une décennie de gestation — de concerts, de collaborations, de formation collective — avant que le premier album voit le jour. Ladie’s Words, sorti en 2016, est une déclaration d’intention. Le titre lui-même est une affirmation : ici, ce sont des femmes qui parlent, qui écrivent, qui composent, dans un paysage du reggae français largement dominé par les hommes.

L’album pose les fondations du son Mystically : le reggae roots comme architecture portante, la soul comme couleur émotionnelle, les influences afro-caribéennes comme strate profonde. Les textes, en anglais et en français, abordent des thèmes universels traités avec une intimité personnelle — la foi, la solidarité entre les peuples, l’amour maternel, la puissance de la musique comme force de guérison. La patte du groupe s’y reconnaît immédiatement : un refus de la facilité, une exigence d’authenticité, une conscience politique qui ne se dissout jamais dans la posture.

Iration (2020) : la confirmation

Cinq ans après leurs débuts discographiques, Mystically revient avec Iration — un mot rastafari signifiant la création divine, l’élévation spirituelle. À l’écoute des huit titres qui composent cet album, il est clair que les belles voix des deux chanteuses sont la base de cette collection de morceaux habilement produits.

Iration confirme et approfondit : les arrangements se font plus denses, les textures musicales plus variées, la production plus affirmée. Le groupe y déploie sa capacité à naviguer entre des territoires sonores différents sans perdre sa cohérence. Les musiciens qui les entourent — venus d’horizons allant du jazz afro à l’indie pop, en passant par le rock — apportent des touches de créativité qui élargissent la palette sans diluer l’identité.

L’album comprend notamment “Heavy Rain”, l’un de leurs morceaux phares, qui connaîtra plus tard une vie supplémentaire sous une forme épurée.

Résilience (2025) : le tournant

Sorti le 23 mai 2025, le troisième album de Mystically marque une évolution significative. 2025 marque un nouveau virage dans leur esthétique artistique et leurs choix musicaux. Le style est encore plus éclectique, mêlant des titres teintés de hip-hop 90’s, de cumbia revisitée ou encore de Bèlè, musique traditionnelle martiniquaise qui prend sa source dans les danses et chants des esclaves.

L’album s’ouvre par un chant choral, comme un appel : Mystically nous amène alors dans des contrées encore jamais explorées par les deux chanteuses, entre soul 90’s et hip-hop, fruit d’une collaboration avec le rappeur américain Napoléon Maddox. Let’s Fight est un appel au combat par la foi et la spiritualité, un éveil à la conscience pour faire face avec résilience au climat sociopolitique ambiant.

Ce mouvement vers plus d’éclectisme n’est pas un reniement. La touche Mystically subsiste, quelles que soient les inspirations : bien qu’elles s’éloignent un peu de leurs premières amours pour le reggae roots, on retrouve la patte originale et mystique de ces deux voix si complémentaires. La résilience du titre est aussi une résilience musicale — la capacité à se transformer sans se perdre.

Heavy Rain fait également partie de cet album dans une version piano/voix, née d’une expérience live pour laquelle il était question de revisiter un morceau sans aucune amplification sonore : juste un piano à queue, Adeline et Marie-Lou au chant. Le duo a voulu faire exister cette version sur leur nouvel album pour proposer un tableau plus intimiste du morceau.

L’engagement : une constante, jamais une posture

Ce qui traverse les trois albums de Mystically de manière cohérente, c’est un rapport à l’engagement qui refuse le militantisme de façade. Les textes sont conscients, parfois intimes, et traitent de sujets aussi forts qu’universels : la foi et la spiritualité, le besoin d’unité entre les peuples, l’amour maternel, les aberrations et inégalités du système, le pouvoir transcendant de la musique, l’Afrique mère et son héritage.

Il y a dans leur manière de faire de la musique quelque chose qui tient à la fois de la conviction personnelle et de la responsabilité collective. Leur travail avec des jeunes en dehors de la scène, leur ancrage dans une ville de province loin des centres de l’industrie musicale, leur façon de tourner dans des festivals aussi bien locaux qu’internationaux — tout cela dessine un profil d’artistes qui ont choisi d’être des passeuses plutôt que des stars.

Sur scène : là où tout prend sa pleine dimension

Mystically représente une expérience scénique forte, une énergie contagieuse portée par des musiciens aux influences afro-jazz qui apportent sur chaque titre leur touche d’authenticité et de chaleur, faisant de chaque concert un moment d’intense partage.

Leurs musiciens — Tom Moretti à la batterie, Victor Pierrel à la basse et à la guitare, John Sigwalt à la guitare, Mathis Bouveret-Akengin aux claviers, Alex Fauconnet aux arrangements additionnels — forment un collectif soudé dont les influences croisées créent une richesse harmonique rare. Ce n’est pas un simple groupe d’accompagnement : c’est un ensemble qui co-construit le son Mystically.

Deux voix contre le courant

Mystically bouscule la scène reggae française traditionnellement dominée par les hommes, avec une perspective féminine audacieuse et engagée. Leur musique — une alliance de reggae traditionnel et d’influences modernes — délivre des messages puissants de résilience, d’espoir et de résistance.

Presque vingt ans après leur rencontre dans les coulisses d’un concert parisien, Adeline Aurokiom et Marie-Lou Fauconnet continuent d’avancer sur un chemin qu’elles ont tracé elles-mêmes, à l’écart des modes et des formats imposés. Leur discographie modeste en nombre — trois albums en presque deux décennies — dit la patience et l’exigence d’un projet qui refuse de se précipiter. Ce qui compte, pour Mystically, c’est que chaque disque soit une nécessité, pas une obligation. Et dans cette fidélité à elles-mêmes, elles ont construit quelque chose qui dure : une musique qui porte, qui soigne, et qui résiste.

Actualités

Aucune actualité récente

Concerts à venir

Aucun concert annoncé

Chroniques de concerts

Festival de la Paille 2024 - Jour 2 - Flaur, Yuston XIII, Mystically, MC Solaar, Zed Yun Pavarotti, Vladimir Cauchemar, Manudigital

Métabief, France
Pour sa deuxième journée, le Festival de la Paille a déployé une programmation éclectique oscillant entre moments d’introspection et explosions festives. Seul bémol dans cette organisation par ailleurs bien huilée : la proximité des deux scènes qui a parfois créé quelques interférences sonores, les balances d’une scène se faisant entendre pendant les concerts de l’autre. Une configuration qui n’a néanmoins pas empêché le public de profiter pleinement de cette soirée riche en contrastes. © Photos / Marwan Khelif C’est Flaur qui a ouvert cette deuxième journée avec une pop aérienne et mélancolique aux accents folk, particulièrement lorsque l’artiste s’emparait de sa guitare. Si la fosse n’affichait pas encore complet, le public, confortablement installé dans la descente de la piste de ski, a su apprécier cette entrée en matière tout en délicatesse. Le titre “Hold Down” a particulièrement fait mouche, invitant les premiers …

Lire la suite

Critiques d'albums

Aucune critique d'album