Orelsan
Il a longtemps joué le rôle du type normal dépassé par le monde — le procrastinateur ironique, le gamer insomniaque, le gars en jogging qui traîne sur le canapé en attendant que quelque chose se passe. Pourtant, derrière cette façade de banalité soigneusement construite, Aurélien Cotentin, alias Orelsan, a bâti l’une des œuvres les plus cohérentes, les plus ambitieuses et les plus influentes du rap français contemporain. Cinq albums solo, deux albums avec les Casseurs Flowters, un film, une série documentaire, des Victoires de la musique en pagaille, des tournées sold out dans les plus grandes salles de France — et un cinquième album, La Fuite en avant, sorti en 2025, qui prouve que le Normand n’a pas fini de radiographier son époque.
Alençon, Caen, la Floride et les petits boulots
Aurélien Cotentin naît le 1er août 1982 à Alençon, dans l’Orne, en Normandie. Son père est directeur de collège, sa mère institutrice. Rien ne le prédestine au rap. Enfant, il écoute du rock et du metal. C’est à 12 ans, par l’intermédiaire de ses potes de basket et de skate, qu’il découvre le hip-hop — IAM, NTM, puis très vite le rap américain. Le déclic est immédiat : la densité des textes, la façon de décrire le quotidien, les images. Il se met à rapper.
Quand son père est muté à Caen en 1998, Aurélien suit et poursuit un parcours scolaire solide : bac ES spécialité anglais, puis l’École de Management de Normandie. C’est à Caen que tout se noue. Il y rencontre Skread, producteur qui travaille déjà avec Diam’s, Booba, Rohff et Nessbeal — et qui deviendra bien plus qu’un beatmaker : un véritable partenaire d’identité artistique, le fil rouge sonore de toute sa carrière. Il y croise aussi Guillaume Tranchant, alias Gringe, débarqué de Cergy avec ses parents. Les deux ados se reconnaissent immédiatement. Ensemble, ils forment les Casseurs Flowters — jeu de mots sur les « Casseurs flotteurs », surnom des deux bandits maladroits de Maman, j’ai raté l’avion.
En 2002-2003, Aurélien passe une année à l’Université de Floride du Sud, à Tampa. Il enchaîne les petits boulots — éboueur, employé de supermarché — et écrit ses premiers textes entre deux shifts de nuit. La chanson 50 pourcents, inspirée d’une relation amoureuse ambiguë avec une Américaine, date de cette période. C’est aussi en Floride, via sa passion pour les mangas, qu’il trouve son nom de scène : « Orel », diminutif d’Aurélien, auquel il accole le suffixe japonais « -san ».
Le web, Saint-Valentin et l’irruption
Avant les radios et les labels, Orelsan est un produit du web première génération. En 2006, il publie sur YouTube un clip amateur, Ramen. En 2007, Saint-Valentin — parodie acide de la fête des amoureux — circule massivement sur MySpace et YouTube. En 2008, Changement, distribué via TF1 Vidéo et Nolife, le fait basculer dans une autre dimension. Le label 3e Bureau le repère et lui offre un contrat en collaboration avec 7th Magnitude, le label fondé par Skread.
Le 16 février 2009, Perdu d’avance sort. Quatorze titres, une production Skread omniprésente, des featurings avec Gringe et — détail qui en dit long sur l’éclectisme du bonhomme — Ron « Bumblefoot » Thal, alors guitariste de Guns N’Roses. L’album est nommé au Prix Constantin, Orelsan remporte le **MTV Europe Music Award du meilleur artiste français **, coiffant au poteau David Guetta. Disque d’or.
Mais c’est aussi l’époque de la polémique Sale Pute : associations féministes, poursuites judiciaires, accusations d’incitation à la violence envers les femmes. Orelsan sera condamné en première instance puis relaxé en 2016, le tribunal reconnaissant le caractère fictionnel du texte. L’épisode laissera des traces — mais aussi une certitude : le rap d’Orelsan ne fait pas dans la complaisance, et le confort n’est pas au programme.
La consécration : Le Chant des sirènes et les Victoires
Le 26 septembre 2011, Le Chant des sirènes marque un tournant. L’album réalise le meilleur démarrage de l’histoire du rap français à l’époque. Disque d’or en un mois, il sera certifié double disque de platine. Les singles — Raelsan, Double vie, Plus rien ne m’étonne, Suicide social, La Terre est ronde — montrent un Orelsan qui a mûri, élargi sa palette, passé de l’ironie potache à l’observation sociale chirurgicale. En 2012, il remporte deux Victoires de la musique : Album rap de l’année et Révélation du public.
Casseurs Flowters : le retour du duo
Entre 2013 et 2016, Orelsan se consacre aux Casseurs Flowters. L’album **Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters ** (2013) — certifié disque de platine — est suivi du film Comment c’est loin (2015), coécrit et coréalisé avec Gringe, qui raconte avec une autodérision dévastatrice l’histoire de deux rappeurs incapables de finir un album. En parallèle, le duo participe à Bloqués, programme court sur Canal+ imaginé par Kyan Khojandi et Bruno Muschio. Orelsan fait aussi du doublage pour l’anime One Punch Man et le film Mutafukaz. Le Normand est partout, touche-à-tout, mais jamais dispersé.
La Fête est finie et Basique : le phénomène
Le 20 septembre 2017, après six ans de silence solo, Orelsan lâche sur YouTube le clip de Basique. L’impact est immédiat et colossal. Le morceau — litanie hypnotique de vérités assénées sur un ton monocorde — devient un phénomène culturel, repris, parodié, cité dans les salles de classe et les réseaux sociaux. Un mois plus tard, **La Fête est finie ** sort avec des featurings signés Nekfeu, Stromae, Dizzee Rascal, Ibeyi et Maître Gims. Disque d’or, puis platine, puis double platine. La tournée remplit les Zéniths et les Accor Arena.
Civilisation et Montre jamais ça à personne
En 2021, le retour est double. D’abord la série documentaire Montre jamais ça à personne, coréalisée avec son frère Clément Cotentin, qui retrace vingt ans de parcours à partir des vidéos amateurs que Clément a filmées depuis l’adolescence. La série, diffusée sur Amazon Prime Video, est un succès critique et public — elle humanise le mythe sans le déconstruire.
Puis, le 19 novembre 2021, Civilisation sort. L’album est une radiographie lucide et poétique de la société contemporaine : L’Odeur de l’essence, Manifeste, La Quête, mais aussi le très intime Jour meilleur sur la dépression, et Athéna, hommage lumineux à sa compagne. Civilisation rafle trois Victoires de la musique en 2022 — dont Album de l’année, une première pour un projet rap dans cette catégorie historiquement dominée par la chanson et la pop. La réédition Civilisation perdue suivra en 2022.
2025 : La Fuite en avant, Yoroï et l’expansion créative
En 2025, Orelsan revient avec un nouveau cycle créatif qui confirme l’ampleur de son ambition. L’album La Fuite en avant sort précédé de trois singles : Soleil levant (avec SDM), Encore une fois (avec Yamê) et Yoroï (avec Thomas Bangalter, ex-Daft Punk). En parallèle, il réalise et joue dans Yoroï, un film de David Tomaszewski mêlant fiction et réalité, tourné au Japon. Le documentaire Orelsan : Yoroï, un an dans l’armure accompagne le film. Toujours en 2025, il apparaît dans F*ckin’ Fred : Comme un Léopard aux côtés de Jonathan Cohen, et dans Astérix et Obélix : L’Empire du milieu en pirate à la Jack Sparrow.
L’été 2026, il sera l’une des têtes d’affiche du Paléo Festival (24 juillet, avec un show exclusif autour de Yoroï et de La Fuite en avant) et continue de tourner à travers l’Europe.
Ce qu’il faut retenir
Orelsan est l’un de ces artistes rares qui parviennent à être à la fois populaires et exigeants, drôles et profonds, de leur époque et en avance sur elle. Depuis le clip amateur de Ramen en 2006 jusqu’aux salles sold out de 2025, le Normand a construit une œuvre qui fonctionne comme un journal intime générationnel — chaque album est le reflet fidèle du moment où il a été écrit, et pourtant chacun vieillit remarquablement bien. Plus architecte que freestyleur, plus observateur que provocateur, plus patient que frénétique, Orelsan a prouvé qu’on pouvait, dans le rap français, prendre son temps, disparaître pendant six ans, revenir avec Basique, et réinitialiser les compteurs. Son parcours — du no-life de Caen au réalisateur de Yoroï — est celui d’un artiste qui n’a jamais cessé de se réinventer tout en restant fondamentalement le même : un type qui regarde le monde avec un mélange de lucidité, d’humour et de mélancolie, et qui trouve les mots justes pour dire ce que tout le monde pense sans oser le formuler.
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