Vous ne connaissez peut-être pas son nom. Mais vous avez entendu sa voix — sans le savoir. Sur le dernier album de Pink Floyd, The Endless River, c’est elle. Sur les tournées de réunion de Roxy Music, c’est elle. Avec Simple Minds, depuis près de dix ans, c’est encore elle. Et avant tout cela, sa voix a accompagné Stevie Wonder, George Michael, Quincy Jones, Simply Red et Duran Duran. Sarah Brown est l’une des chanteuses de session et de scène les plus demandées du Royaume-Uni — une artiste dont la carrière, bâtie dans l’ombre des plus grands, s’étend sur plus de trois décennies. Mais Sarah Brown est aussi, et de plus en plus, une artiste à part entière — une femme qui, après des années à prêter sa voix aux autres, a trouvé le courage de prendre le micro pour elle-même et de rendre hommage à celle qui a tout déclenché : Mahalia Jackson.
Aylesbury, l’église pentecôtiste et les grandes femmes noires
Sarah Brown grandit à Aylesbury, petite ville de marché au nord-ouest de Londres, dans une famille d’origine caribéenne. Enfant, elle écoute la collection de disques de ses parents — Mahalia Jackson et Jim Reeves en boucle. « Je chantais en même temps et j’ai trouvé que c’était assez facile », se souvient-elle en riant. « Beaucoup plus facile que d’écrire une rédaction à l’école. »
Très tôt, elle est encouragée à chanter dans l’église pentecôtiste locale — un lieu qui deviendra son école de musique. « L’église, c’est là que j’ai reçu ma formation. Il y avait de la batterie, des guitares, de la basse, un orgue Hammond. De la vraie musique soul et du blues. Beaucoup d’applaudissements, beaucoup de cris, des gens qui roulaient dans les allées. C’était plein de passion. » Les femmes de la congrégation — « ces grandes mamans noires habillées comme Audrey Hepburn, qui beuglaient leurs hymnes de Mahalia Jackson en criant du fond de leur âme » — sont ses premiers modèles, dans la lignée directe de la légende du gospel Sister Rosetta Tharpe.
À 14 ans, le divorce de ses parents la frappe durement. C’est le chant qui la sauve. Installée à Luton avec sa mère, elle rejoint une église affiliée à Londres et intègre The Inspirational Choir of the Pentecostal First Born Church of the Living God — un nom aussi long que l’ambition du projet. La chorale est la première chorale de gospel à signer avec un label majeur, CBS Records. L’album Sweet Inspiration sort en 1985. La chorale se produit dans le monde entier, joue devant la Reine à Londres et apparaît à la télévision. Sarah en est l’une des chanteuses principales pendant dix ans.
Stevie Wonder, la session et l’art de l’écoute
C’est au sein de la chorale que Sarah développe ce qu’elle considère comme sa compétence la plus précieuse : l’écoute. « La chose la plus importante que j’ai apprise de la chorale, c’est savoir écouter la voix avec laquelle on travaille et placer son timbre avec le leur. » Cette qualité sera la clé de toute sa carrière de session.
Repérée par Stevie Wonder, elle entame une carrière parallèle de chanteuse de session qui la mènera sur les plus grands plateaux de studio et les plus grandes scènes du monde. Dans les années 90, elle est l’une des voix clés du groupe de funk britannique Incognito, puis forme le duo jazz Lush Life avec le trompettiste James McMillan — leur album Let Somebody Love You (1996) engendre un single numéro un au Japon. Elle enregistre et tourne avec Simply Red, ce qui la conduit à auditionner pour la tournée de réunion de Roxy Music en 2001. « L’audition était absolument incroyable », se souvient-elle.
Roxy Music, Simple Minds, Duran Duran, Pink Floyd
Ses performances sur scène avec Roxy Music attirent l’attention de Simple Minds et de Duran Duran. Avec le premier, l’histoire est savoureuse : il faudra trois messages téléphoniques de Jim Kerr avant que Sarah ne parvienne à déchiffrer son accent écossais et à le rappeler. Avec le second, Simon Le Bon l’auditionne et l’engage par téléphone. Plus tard, David Gilmour l’invite à chanter sur le titre éponyme de The Endless River (2014), l’album d’adieu de Pink Floyd.
Sarah Brown est membre de Simple Minds depuis près de dix ans, enregistrant et tournant à travers le monde avec le groupe. Elle décrit le lien vocal qu’elle partage avec Jim Kerr comme quelque chose de spécial : « Je pense que c’est juste comprendre la voix de Jim et le type de couleur dont il a besoin. Il est un chanteur incroyable, et il n’a pas besoin de grand-chose. Juste un peu de couleur ici et là. »
I’m On My Way : l’hommage à Mahalia Jackson
Après des décennies à mettre sa voix au service des autres, Sarah Brown a franchi le pas le plus courageux de sa carrière : prendre le micro pour elle-même. Son album I’m On My Way est un hommage à Mahalia Jackson — la femme dont la voix l’a fait chanter pour la première fois, à 10 ans, dans sa chambre d’Aylesbury.
L’idée a germé il y a plus de vingt ans, lors d’un soundcheck de la tournée Roxy Music. Le pianiste Colin Good s’échauffait sur un vieux blues de Ma Rainey. « En l’écoutant, j’ai été immédiatement transportée à mes huit ans, à l’église un dimanche, avec ces figures matriarcales qui beuglaient leurs hymnes de Mahalia Jackson. J’ai pleuré, perdue dans la musique, et j’ai juré qu’un jour je rendrais mon propre hommage à Mahalia. » L’album, enregistré aux studios Abbey Road avec les meilleurs musiciens, est inspiré par le jazz, le blues et les spirituals des années 20 et 30. « Le style que j’essayais d’atteindre était influencé par le jazz primitif, le blues et les spirituals. Je n’allais y parvenir qu’avec les meilleurs musiciens — et c’est exactement ce que j’ai. »
La voix comme instrument de guérison
Au-delà de la musique, Sarah Brown porte un projet profondément personnel : utiliser la voix comme **outil de guérison **. Forte de son expérience — le chant l’a aidée à traverser le divorce de ses parents, à trouver une assurance en elle-même, à se reconstruire —, elle prévoit d’organiser des retraites à la campagne consacrées au pouvoir thérapeutique de la voix. « Je voudrais proposer des ateliers sur la façon dont la voix peut aider à guérir l’âme. À travers l’expression du son qui vibre dans cette partie de vous, je pense qu’on peut guérir n’importe quelle tristesse, n’importe quel problème. Ma voix m’a guérie. Et j’aimerais transmettre ça. »
Ce qu’il faut retenir
Sarah Brown est l’une de ces artistes essentielles dont le grand public ignore le nom — et pourtant, sa voix a accompagné certains des plus grands moments de la musique populaire des quarante dernières années. De la chorale pentecôtiste d’Aylesbury aux studios Abbey Road, des tournées de Roxy Music et Simple Minds à l’album d’adieu de Pink Floyd, elle a traversé les décennies avec une constance, une humilité et une puissance vocale qui forcent l’admiration. Son album solo I’m On My Way — hommage à Mahalia Jackson, la femme qui lui a donné envie de chanter — est un acte d’émancipation autant qu’un acte de gratitude. À une époque où la visibilité vaut souvent plus que le talent, Sarah Brown rappelle que les plus grandes voix sont parfois celles qu’on ne voit pas — et que les entendre enfin, seules et libres, est un privilège.
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