The Black Keys

Il y a dans l’histoire des Black Keys quelque chose qui ressemble à une fable américaine — mais sans la partie facile. Dan Auerbach et Patrick Carney ont grandi à quelques maisons l’un de l’autre dans un quartier ouvrier de West Akron, Ohio — une ville connue pour ses usines à caoutchouc, sa rudesse industrielle et son esprit sans fioritures. Deux voisins de palier qui se retrouvent un jour dans un sous-sol avec une guitare électrique et une batterie à 150 dollars, et qui finissent par devenir l’un des duos rock les plus importants de leur génération. La trajectoire est aussi improbable que linéaire : vingt-cinq ans de travail obstiné, un son immuable, et une fidélité aux racines qui force le respect.

Deux enfants du même bus scolaire

Dan Auerbach (né le 14 mai 1979) et Patrick Carney (né le 15 avril 1980) se sont rencontrés vers l’âge de neuf ans, mais n’étaient pas proches initialement. Auerbach était plus extraverti, capitaine de l’équipe de football du lycée, tandis que Carney était une sorte de marginal passionné de rock indé et d’enregistrement maison. Ce sont leurs frères cadets — Jeff Auerbach et Michael Carney — qui jouent les entremetteurs au milieu des années 90, encourageant les deux à jammer puisque l’un apprend la guitare et que l’autre possède une batterie.

Les deux hommes viennent de familles musicales. Auerbach est le cousin du guitariste Robert Quine, vétéran de la scène avant-rock new-yorkaise. Carney est le neveu du saxophoniste Ralph Carney, qui a joué sur plusieurs albums de Tom Waits.

Après le lycée, tous deux s’inscrivent brièvement à l’Université d’Akron avant d’abandonner pour se consacrer à la musique. Le tournant survient en 2001 : Auerbach tente d’enregistrer une démo avec son groupe, mais ses musiciens ne se présentent pas. Carney accepte de mettre sa cave et son matériel à disposition — et les deux finissent par jammer seuls, fabriquant un groupe par accident. Ce qui sort de cette session — envoyé ensuite à plusieurs labels pour décrocher un contrat — est entièrement enregistré sur un 8-pistes, avec deux microphones achetés sur eBay et le reste de ce qu’ils pouvaient trouver.

Quant au nom : il vient d’un personnage local excentrique, Alfred McMoore, un artiste schizophrène qui laissait des messages délirants sur les répondeurs en réclamant des crayons ou du Coca Light, et qui terminait avec des menaces du genre « Si vous ne m’apportez pas ces choses, vous êtes une touche noire. » La phrase est restée comme une blague interne pour désigner quelque chose de tordu ou de peu fiable. En 2001, c’est le seul nom qu’ils ont jamais envisagé.

Les années de formation : la cave comme studio

The Big Come Up sort en 2002 sur le label indépendant Alive. Malgré des ventes modestes, il attire l’attention des critiques et leur vaut un contrat avec Fat Possum Records. En quelques jours après leur signature, le groupe boucle son deuxième album, Thickfreakness, enregistré en une seule session de quatorze heures dans la cave de Carney en décembre 2002 — une approche dictée par le fait qu’ils avaient dépensé leur petite avance de Fat Possum en loyer.

Rubber Factory (2004) marque une étape supplémentaire dans leur mythologie DIY. Le duo loue un immense espace anciennement occupé par un fabricant de pneus d’Akron — ce qui inspire le titre de l’album — et y installe un studio de fortune. Carney se souvient avoir acheté une console Tascam M16 d’une tonne à un technicien ayant travaillé pour le groupe Loverboy, acheminée depuis l’Alberta, Canada, pour 550 dollars. La console finira abandonnée sur place lorsque le bail expire et que le bâtiment sera démoli.

Ces quatre premiers albums — enregistrés dans des conditions spartiates, auto-produits ou presque — posent les fondations d’un son immédiatement identifiable : un blues rock brut qui s’abreuve aux sources du Mississippi — Junior Kimbrough, R.L. Burnside, Howlin’ Wolf, Robert Johnson — et l’infuse d’une énergie garage-punk qui le propulse vers une nouvelle génération.

L’ascension : Attack & Release, Brothers, le monde

Attack & Release (2008) est le premier album produit avec Danger Mouse — une collaboration qui marque un tournant dans leur trajectoire. Le son s’élargit, les arrangements se sophistiquent, sans que l’âme du groupe ne se perde. Le disque les installe comme une référence sérieuse au-delà du circuit underground.

Puis vient Brothers (2010) — et tout change. Le single Tighten Up passe dix semaines numéro un sur le Billboard Alternative Songs et devient leur première chanson à entrer dans le Billboard Hot 100. L’album débute à la troisième place du Billboard 200 et se vend à plus d’un million et demi d’exemplaires dans le monde. Aux Grammy Awards 2011, Brothers et ses chansons remportent des récompenses dans trois des cinq catégories où ils sont nommés : Meilleur Album de Musique Alternative, Meilleure Performance Rock par un Duo ou Groupe pour Tighten Up, et Meilleur Packaging d’Enregistrement.

Auerbach lui-même considère Brothers comme son album préféré. Ce qui n’empêche pas la suite d’être encore plus massive.

El Camino : la bombe glam

Après le succès de Brothers, les Black Keys opèrent une réinvention sonique sur El Camino (2011), co-produit avec Danger Mouse, fusionnant soul du Sud, glam rock, guitare surf et groove funk en une pop classique irrésistiblement polie. Le résultat est une bombe glitter qui fusionne les styles en une perfection pop classique — Lonely Boy, Gold on the Ceiling, Little Black Submarines — des hymnes taillés pour les stades.

Le clip de Lonely Boy, mettant en scène un agent de sécurité à temps partiel improvisant une danse et une synchronisation labiale en une seule prise, devient viral et cumule plus de 181 millions de vues sur YouTube. Leur concert à Madison Square Garden se vend en quinze minutes. Aux Grammy Awards 2013, El Camino remporte le Best Rock Album et Lonely Boy le Best Rock Performance et le Best Rock Song.

Entre Brothers et El Camino, les deux albums se vendent à plus de trois millions d’exemplaires et le duo remporte sept Grammy Awards au total. En l’espace de dix-neuf mois, deux voisins d’Akron sont devenus l’un des groupes les plus importants de la planète.

Une discographie en mouvement permanent

Turn Blue (2014) est leur premier album numéro un aux États-Unis, au Canada et en Australie. Plus sombre, plus psychédélique, il confirme leur capacité à se renouveler sans perdre leur identité.

Après une pause de plusieurs années consacrée à des projets parallèles — la carrière solo d’Auerbach, son label Easy Eye Sound, ses productions pour Cage the Elephant, Dr. John, Lana Del Rey ou Ray LaMontagne — le duo revient en 2019 avec Let’s Rock, puis signe Delta Kream en 2021, hommage au blues du Mississippi hill country avec des reprises de R.L. Burnside et Junior Kimbrough. Dropout Boogie (2022) retrouve les compositions originales. Ohio Players (2024) est suivi de No Rain, No Flowers (août 2025), avant que Peaches! n’arrive en mai 2026 — leur quatorzième album studio, un nouveau recueil de reprises blues enregistré dans l’urgence et l’émotion, après le diagnostic de cancer de Chuck Auerbach, père de Dan.

Akron comme état d’esprit

Akron, Ohio — la ville qui les a fabriqués — reste une présence constante dans leur musique et leur façon d’être. Auerbach la décrit comme « un endroit étrange, avec tous ces fantômes du passé qui rôdent à chaque coin de rue, ces immenses bâtiments, ces vieilles maisons, ces usines vides. Au tournant du siècle, Akron bouillonnait comme jamais. Et puis tout ça est parti. Ce qui reste, c’est une ville post-industrielle. On n’avait pas vraiment d’endroit pour jouer ». C’est peut-être ça, au fond, l’essence des Black Keys : une musique de ville dépossédée, qui a appris à faire quelque chose de grand avec presque rien.

Le groupe a bâti sa carrière sur un amour partagé de l’expérimentation en studio. Du lycée d’Akron à leur statut actuel de l’un des groupes rock les plus populaires du monde, la trajectoire des Black Keys a été une longue montée lente. Vingt-cinq ans, quatorze albums, sept Grammy Awards, des arènes combles sur tous les continents — et toujours ce même son, cette même guitare saturée, cette même batterie sèche, cette même voix rauque qui plonge ses racines dans le Delta du Mississippi.

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