Les Nuits de Fourvière

Il est des lieux qui ne demandent pas à être habités — ils le commandent. La colline de Fourvière, à Lyon, est de ceux-là. Deux mille ans après que les Romains y ont taillé dans la roche leurs théâtres en plein air, des artistes du monde entier continuent de monter sur ces mêmes scènes pour s’adresser à des milliers de spectateurs assis dans des gradins de pierre, sous les étoiles. Ce paradoxe — l’ancien et le vivant, le figé et l’éphémère — est le cœur même des Nuits de Fourvière, l’un des festivals les plus singuliers de France.

Une naissance par accident, une vie par obstination

Depuis le 29 juin 1946 et la redécouverte des théâtres antiques de Fourvière, il s’en est passé — et raconté — des histoires sur cette colline. Car c’est bien d’une redécouverte qu’il s’agit : ces théâtres, enfouis depuis la fin de l’époque romaine, sont exhumés en plein milieu du XXe siècle et immédiatement remis à leur usage premier — accueillir les arts du spectacle.

Durant onze saisons, d’innombrables concerts et récitals, opéras baroques et romantiques, tragédies antiques et classiques, ballets et comédies sont organisés dans les deux théâtres romains, les églises, les cours de musées, sur la place de la cathédrale et dans les salons et jardins du casino de Lyon-Charbonnières. En 1960, le festival devient le « Festival de Lyon », mais son succès varie d’année en année et la programmation manque de cohérence. Le festival cherche encore son identité. Puis viennent les années 90 et la 49e édition, du 5 au 28 juillet 1994 — la première « Nuit de Fourvière » telle qu’on la connaît aujourd’hui, avec quatre nuits de blues, un récital de Bob Dylan, le groupe IAM, Patricia Kaas. Le festival affirme alors son ambition : être éclectique et international.

Aujourd’hui établissement public de la Métropole de Lyon, les Nuits de Fourvière célèbrent en 2026 leurs 80 ans — et n’ont pas pris une ride.

Le cadre : une scène de deux mille ans d’âge

Le Grand Théâtre, joyau architectural romain de 4 500 places, accueille les grandes soirées sous les étoiles. L’Odéon, plus intime, permet des propositions plus sensibles. Ces deux espaces constituent le cœur du festival — mais seulement son cœur. Car les Nuits débordent depuis longtemps au-delà de la colline.

En 2026, les Subs, le Radiant-Bellevue, le Musée des Confluences, la Halle Tony Garnier, la Maison de la danse, le Parc Blandan, le théâtre Théo Argence et le Domaine Lacroix-Laval accueilleront des représentations. Parcs, centres sociaux et collèges deviennent à leur tour scènes et espaces de création. L’action culturelle des Nuits traverse la métropole notamment à Bron, Vénissieux, Givors, Décines. Le festival n’est pas un événement qui se regarde de loin : il irrigue toute une ville.

Une programmation qui refuse les cases

C’est peut-être là la caractéristique la plus précieuse des Nuits de Fourvière : leur refus obstiné de se laisser réduire à une étiquette. Théâtre, musique, danse, opéra, cirque — les Nuits de Fourvière sont dévolues aux arts de la scène et s’attachent, depuis 1946, à faire coexister les disciplines. La pluridisciplinarité est un critère, mais en rien une règle absolue. Les Nuits se sont sculpté un projet artistique singulier avec pour seule boussole la qualité artistique des projets et leur inscription sur la scène internationale.

Cette exigence produit des programmations qui mêlent sans complexe Benjamin Millepied et Franz Ferdinand, les Libertines et Kool & The Gang, Massive Attack et une compagnie de cirque australienne. Chaque été, le festival présente près de 130 représentations pour plus de 130 000 spectateurs.

2026 : les 80 ans en grand

Les Nuits de Fourvière 2026 auront lieu du 28 mai au 25 juillet. Le festival fête cette année ses 80 ans avec une programmation qui réunit plus de 110 représentations, dont 20 de théâtre et cabaret, 29 de cirque, 18 de danse et une quarantaine de concerts.

Côté programmation musicale, Camille donnera un concert symphonique avec l’Orchestre National de Lyon. Eddy de Pretto présentera la création Lonely Club avec la danseuse et chorégraphe Maud Le Pladec. Youssoupha et MC Solaar seront présents avec une création spécialement conçue pour les Nuits de Fourvière, Supersonic Social Club. Côté scène internationale, on retrouvera les groupes mythiques Pulp et Massive Attack, ainsi que Jack White. La rappeuse britannique Little Simz, la star néo-zélandaise Lorde, les Irlandais de The Divine Comedy ou encore la Belge Selah Sue compléteront l’affiche. Une soirée sera rendue en hommage à Cesária Évora, quinze ans après sa disparition.

Chaque samedi pendant les deux mois du festival, une soirée thématique sera proposée au grand théâtre : nuit hexagone avec Odezenne et Yelle, nuit hip-hop avec Yamê, nuit soul avec Annie & The Caldwells, nuit 100% Lyon avec Trinix, nuit cubaine avec Los Van Van, nuit du raï avec El Besta.

Pour cet anniversaire exceptionnel, les Nuits s’exportent même hors de Lyon : la création d’ouverture de 2026, Revoir les étoiles, et celle de 2025, Symphonie pour 100 batteries de Lucie Antunes, investiront la nef du Grand Palais à Paris pendant le mois de juin. Un geste fort, qui dit l’ambition du festival : rayonner bien au-delà des frontières de la métropole.

Un festival pour tous, dans tous les sens du terme

Les Nuits de Fourvière ne sont pas un festival élitiste. Des dispositifs d’accessibilité complètes sont mis en place : séances relax pour les personnes avec un handicap psychique ou mental, audiodescription, chuchoteurs, boucle magnétique, plaques tactiles. Chaque année, le festival imagine et développe des projets participatifs — l’occasion de s’associer à des artistes, des collèges et des structures sociales pour construire des aventures qui résonnent avec la programmation artistique.

La question de l’accès au festival depuis la ville a également sa propre logique : trois itinéraires piétons s’offrent aux festivaliers pour rejoindre la colline — la montée du Gourguillon, la montée des Chazeaux depuis la rue du Bœuf et la montée Saint-Barthélemy depuis la gare Saint-Paul — chacun avec sa vue imprenable sur Lyon étendu en contrebas, ses lumières, ses quais de Saône. Monter vers Fourvière un soir de spectacle est déjà une expérience en soi.

Une utopie artistique qui dure

Il y a un mot qui revient dans la bouche des équipes des Nuits de Fourvière pour décrire ce qu’ils font : « utopie ». Chaque été, artistes, public, partenaires et une équipe de passionnés font vivre cette utopie artistique, grande fête du spectacle vivant et de la création. Le mot est juste. Il y a quelque chose d’un peu irréel, de presque anachronique, dans le fait de s’asseoir sur des gradins de pierre romains, à la belle étoile, pour voir Massive Attack ou entendre un récital de chant lyrique ou regarder des acrobates défier la gravité.

Mais c’est précisément cette irréalité qui fait la force des Nuits. Un festival installé dans un théâtre romain, à Lyon, en plein été — et pourtant résolument contemporain, ouvert sur le monde, curieux de tout. Quatre-vingts ans que ça dure. Et aucune raison que ça s’arrête.

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