Paléo

Chaque année, fin juillet, la plaine de l’Asse se transforme. Là où paissent d’ordinaire les vaches au pied du Jura vaudois, s’érige en quelques jours une ville éphémère de 84 hectares, avec ses scènes, ses rues, ses restaurants, son village du monde et ses 250 000 habitants d’une semaine. Le Paléo Festival Nyon — le plus grand festival open air de Suisse, élu meilleur grand festival européen 2025 aux European Festival Awards — est bien plus qu’un rendez-vous musical. C’est un rituel, une institution, un morceau d’identité romande qui, depuis près d’un demi-siècle, prouve qu’on peut être immense et rester humain.

1973–1976 : des concerts dans une Maison des Jeunes au First Folk Festival

L’histoire du Paléo commence au début des années 1970, dans la Maison des Jeunes de Nyon. Daniel Rossellat a 19 ans. Mécanicien-électricien de formation, il travaille comme animateur socioculturel auprès d’adolescents en difficulté. Passionné de musique, il commence à organiser des concerts pour élargir l’horizon de ses protégés — et le sien. Avec une poignée d’amis — Jacques Monnier, Jean-Michel, François —, il parvient à faire venir à Nyon des artistes comme Maxime Le Forestier, Baden Powell ou Claude Nougaro.

Mais un problème se pose vite : les artistes qu’ils aiment sont souvent trop peu connus pour remplir une salle, et quand ils invitent des noms plus établis, la salle est trop petite pour couvrir les cachets. La solution s’impose : un festival. Le format permet de mutualiser les coûts, de proposer des têtes d’affiche qui servent de locomotives, et de générer des recettes grâce à la restauration et aux boissons.

En 1975, le petit groupe fonde l’association Paléo Arts & Spectacles (anciennement Folk Club de l’Escalier). Du 2 au 4 avril 1976, dans la salle communale de Nyon, a lieu le First Folk Festival. Neuf concerts, trois jours, 1 800 spectateurs. À l’affiche : Malicorne, John Renbourn, Jack Treese. Le budget est dérisoire, l’expérience nulle, les appuis politiques inexistants. Mais l’enthousiasme est total.

Le nom « Paléo » ? C’est celui d’un cheval de course mis au repos dans la campagne nyonnaise. Rossellat et ses amis attendront dix ans avant de révéler l’origine du nom — au début, « ça n’aurait pas eu l’air sérieux ». L’idée était surtout de ne pas induire de style musical dans la dénomination, pour rester ouvert à toutes les possibilités.

Colovray, les embouteillages et Joan Baez sous la pluie

En 1977, le festival sort de la salle communale et s’installe en plein air, sur le site enchanteur de Colovray, au bord du lac Léman. Les années qui suivent voient le festival grandir à un rythme qui surprend ses propres organisateurs. En 1980, 50 000 spectateurs s’y retrouvent. En 1982, Joan Baez chante devant 22 000 personnes. Le folk cède progressivement la place à une programmation plus large — blues, salsa, musiques africaines, chanson française, rock. Donovan, Catherine Lara, Michel Bühler, Isabel Parra défilent sur les scènes.

C’est aussi l’époque des embouteillages légendaires, des punks qui côtoient les babas cool, et des fameuses tartines qui deviendront un symbole gastronomique du festival. En 1983, le festival change de nom pour devenir Paléo Folk Festival, puis Paléo Nyon Festival en 1986.

Mais le site de Colovray est menacé de vente par son propriétaire. Après des années d’incertitude et le refus de la commune de Vich d’accueillir la manifestation, le festival est contraint de déménager.

1990 : la plaine de l’Asse et l’envol

En 1990, le Paléo prend ses quartiers sur le site qui deviendra son écrin définitif : la plaine de l’Asse, au nord de Nyon. L’espace est plus grand, le potentiel immense. Le festival s’y installe et ne bougera plus. L’ouverture musicale s’accélère : Bob Geldof, Henri Dès, Claude Nougaro, Salif Keita composent l’affiche de cette première édition à l’Asse. En 1990, Miles Davis y tutoie les étoiles dans un concert resté légendaire. En 1995, Bob Dylan surgit en guest surprise. En 1993 comme en 2013, Neil Young transcende la pluie torrentielle pour offrir des concerts d’anthologie.

La liste des artistes qui ont foulé la plaine de l’Asse donne le vertige : Muse, Manu Chao, Patti Smith, Red Hot Chili Peppers, Stromae, James Brown, Iron Maiden, Depeche Mode, Elton John, Kiss, Pink, Sting, Johnny Hallyday, Björk, Rosalía, The Cure… Le Paléo est devenu une étape incontournable du circuit des tournées internationales.

Depuis l’an 2000, le festival affiche systématiquement complet bien avant l’ouverture des portes — parfois en quelques heures, voire en quelques minutes (record de 2025 : 200 000 billets vendus en 13 minutes).

Un modèle unique : association, bénévoles et indépendance

Ce qui rend le Paléo véritablement singulier dans le paysage festivalier européen, c’est son modèle. Paléo Arts & Spectacles est une association culturelle à but non lucratif, fondée en 1974. Le festival ne touche aucune subvention publique et revendique une indépendance financière totale. Les bénéfices sont intégralement réinvestis dans le festival. Pas de dividendes, pas d’actionnaires, pas de groupe de médias derrière : juste une association qui emploie une cinquantaine de salariés à l’année et qui, chaque été, mobilise plus de 5 000 bénévoles — pour lesquels il faut en refuser plus d’un millier chaque année tant les candidatures affluent.

Daniel Rossellat résume la philosophie avec une formule paysanne : gestion prudente, train de vie modeste, conviction inébranlable. Le budget annuel avoisine les 27 millions de francs suisses, mais le festival reste accessible — les enfants de moins de 12 ans accompagnés entrent gratuitement.

Six jours, six nuits, huit scènes

Le Paléo, dans son format actuel, c’est six jours et six nuits de musique et de spectacles, fin juillet. Plus de 250 concerts et spectacles répartis sur huit scènes aux identités distinctes. La Grande Scène accueille les têtes d’affiche devant 35 000 spectateurs. Véga, scène open air de 20 000 places, offre une alternative pour les artistes majeurs. Les autres scènes — plus intimes — permettent de découvrir des artistes émergents, des musiques du monde, des arts du cirque et de la rue.

Le Village du Monde, institution dans l’institution, met chaque année une région du globe à l’honneur avec une programmation dédiée : le Maghreb en 2025, les pays nordiques en 2026 (17 artistes de Finlande, Norvège, Suède, Islande, Danemark, Îles Féroé et même du Groenland). C’est cette ouverture sur le monde, cette volonté de faire cohabiter Katy Perry et le black metal féministe norvégien sur la même affiche, qui fait du Paléo bien plus qu’une succession de concerts.

Daniel Rossellat : le paysan visionnaire

On ne peut pas raconter le Paléo sans parler de l’homme qui l’a créé et qui, à 73 ans, en reste le président. Daniel Rossellat — tour à tour mécanicien, animateur socioculturel, journaliste pigiste, loueur de pédalos, critique gastronomique au Gault & Millau, syndic (maire) de Nyon depuis 2008, docteur honoris causa de l’Université de Lausanne depuis 2019 — est un personnage à part dans le monde des festivals. Il ne revendique aucune amitié show-biz, avoue préférer parler à un vigneron qu’à une rockstar, et confesse que la seule musique qu’il n’aime pas est « la musique répétitive ». Mais c’est cet ancrage terrien, cette gestion de paysan vaudois alliée à une vision culturelle sans frontières, qui a permis au Paléo de traverser un demi-siècle sans jamais perdre son âme.

Au-delà du festival, Rossellat a cofondé JazzContreBand (réseau transfrontalier de 29 structures musicales autour du lac Léman), créé la FCMA (Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles) et dirigé les Events de l’Expo.02. L’écosystème qu’il a bâti dépasse largement les six jours de juillet.

Ce qu’il faut retenir

Le Paléo n’est pas simplement un grand festival. C’est la preuve vivante qu’on peut partir de rien — quatre vingtenaires passionnés, une salle communale et zéro budget — et bâtir, en un demi-siècle, l’un des plus grands événements culturels d’Europe, sans jamais se vendre, sans jamais renoncer au modèle associatif, sans jamais cesser de surprendre. Des 1 800 spectateurs du First Folk Festival de 1976 aux 250 000 de la plaine de l’Asse, du cheval de course mis au repos qui a donné son nom au festival jusqu’au prix du meilleur grand festival européen, l’histoire du Paléo est celle d’une conviction : la musique, quand elle est partagée avec sincérité, peut déplacer des montagnes — ou, du moins, remplir une plaine entière, chaque été, depuis bientôt cinquante ans.

Actualités

Paléo 2026 : The Cure, Gorillaz, Katy Perry, Orelsan et Lorde en têtes d'affiche d'une 49e édition XXL

On le savait depuis l’été dernier : le Village du Monde mettrait le cap sur les pays nordiques. On devinait que l’affiche, confiée cette année à la jeune créatrice genevoise Garance Allely (HEAD), donnerait le ton d’une édition tournée vers l’exploration. Ce qu’on ne savait pas encore, c’est l’ampleur du casting que Daniel Rossellat et son équipe avaient en réserve. La conférence de presse de ce mardi 17 mars, suivie en streaming par plus de 10 000 personnes, a levé le voile sur une programmation qui s’annonce comme l’une des plus denses et des plus éclectiques de l’histoire du festival nyonnais. Six jours, cinq scènes, tous les genres La force de Paléo, depuis 49 éditions, est de faire cohabiter des univers que tout oppose — et cette année ne déroge pas à la règle. Chaque soirée dessine son propre arc narratif, du rock introspectif à l’électro cataclysmique, de la chanson française ciselée au rap de stade. Le mardi 21 …

Lire la suite

Concerts à venir

Aucun concert annoncé

Chroniques de concerts

Aucune chronique de concert

Commentaires

comments powered by Disqus