Voix de Fête
Chaque année, au mois de mars, quand la Journée internationale de la francophonie approche, Genève change de rythme. Les salles de concert s’allument en cascade, du Chat Noir à l’Alhambra, de la Salle communale de Plainpalais au Château Rouge, et pendant une semaine entière, la chanson francophone dans toute sa diversité prend possession de la ville. Ce festival, c’est Voix de Fête — le plus important rendez-vous de musiques actuelles francophones de Suisse, un événement à taille humaine qui, depuis plus d’un quart de siècle, réussit le pari de faire cohabiter sur une même affiche les têtes d’affiche et les découvertes, le rap et la chanson d’auteur, l’électro-pop et les musiques du monde, le texte ciselé et le groove qui fait trembler les murs.
L’origine : Roland Le Blévennec, le Chat Noir et un pari un peu fou
L’histoire de Voix de Fête est indissociable de celle de Roland Le Blévennec, personnage haut en couleur de la scène culturelle genevoise. Né en Bretagne en 1950 — l’année, aime-t-il rappeler, où la première guitare électrique fut importée en Europe —, Le Blévennec est tour à tour rocker, guitariste, auteur-compositeur, tromboniste, cuisinier à Paris (spécialités suisses, s’il vous plaît), puis patron du mythique Chat Noir à Carouge, qu’il fonde dans les années 1980 et qui devient rapidement l’une des salles les plus réputées de la scène musicale genevoise.
En 1996, toujours au sein de l’ASMV (Association de Soutien à la Musique Vivante), il crée JazzContreBand, la plus grande manifestation culturelle transfrontalière de la région lémanique, qui réunit aujourd’hui près de 29 structures autour du lac. Puis, en 1999, convaincu que la chanson francophone mérite un éclairage à part entière, il lance Voix de Fête — d’abord sous la forme d’un « mois de la chanson » entre deux salles carougeoises, le Casino Théâtre et le Chat Noir, avec un budget de 15 000 à 20 000 francs suisses et une poignée d’artistes que personne ou presque ne connaît encore.
Le pari est simple et ambitieux à la fois : mobiliser le public autour d’un projet de découverte. Pas de grande tête d’affiche, pas de marketing agressif — juste la conviction que la chanson francophone contemporaine est assez riche, assez vivante, assez diverse pour remplir des salles si on prend la peine de la programmer avec exigence et curiosité.
Vingt-huit ans plus tard : un festival devenu incontournable
Le pari a été tenu — et au-delà. Ce qui n’était qu’un modeste festival de chanson à Carouge est devenu, en vingt-huit éditions, le rendez-vous incontournable de la scène musicale francophone en Suisse. Le budget a été multiplié par dix, la géographie s’est élargie à tout Genève — et même au-delà, avec des concerts dans des communes comme Onex ou Collonge-Bellerive —, la programmation a explosé les frontières du genre pour embrasser toutes les esthétiques qui s’expriment en français.
En 2016, Roland Le Blévennec passe le relais à Priscille Alber et Guillaume Noyé, qui reprennent la codirection du festival et de l’ASMV. En 2020, l’association et son fondateur reçoivent le Mérite carougeois, distinction honorifique de la Ville de Carouge, en reconnaissance de décennies de rayonnement culturel. Le Blévennec, désormais à la retraite, reste une figure tutélaire — lors de la 20ème édition en 2018, il avait présenté un spectacle seul en scène devant une salle comble au Théâtre Pitoëff, retraçant un quart de siècle d’anecdotes truculentes.
L’ADN du festival : le texte, la découverte, la diversité
Ce qui distingue Voix de Fête dans le paysage festivalier, c’est d’abord une conviction fondatrice : à l’heure où les langues se mélangent, s’usent et parfois disparaissent, le parti pris de s’exprimer artistiquement en français est un acte culturel fort qui mérite d’être soutenu. Le festival ne se limite pas à la France : il embrasse toute la francophonie — Suisse romande, Belgique, Québec, Afrique de l’Ouest, Antilles, et au-delà. Certaines éditions ont rassemblé des artistes venus de plus de 20 régions francophones, réparties sur 6 pays et 3 continents.
Mais Voix de Fête n’est pas un festival de conservation. C’est un festival de prospection. La programmation mélange avec audace les noms établis et les artistes émergents, le rap et la chanson d’auteur, l’électro et le folk, le rock et les musiques du monde. On y a vu passer, au fil des années, des artistes comme M, Eddy de Pretto, Juliette Armanet, Suzane, Vald, Oxmo Puccino, Vincent Delerm, Deluxe, Jérémy Frérot — mais aussi, à chaque édition, des dizaines de noms inconnus qui, quelques années plus tard, se retrouvent sur les plus grandes scènes francophones. C’est cette capacité à détecter les talents avant tout le monde qui fait la réputation du festival dans le milieu professionnel.
La Lentille et French mon amour : pépinière de talents
Voix de Fête ne se contente pas de programmer des artistes : il les accompagne. Deux dispositifs incarnent cette mission.
La Lentille est un tremplin destiné aux artistes de moins de 27 ans, issus de Suisse romande et du Grand Genève, organisé en partenariat avec Helvetiarockt, Catalyse et la Fondation Béa. Les concerts ont lieu en début d’après-midi, en entrée libre, devant un public mêlant festivaliers curieux et professionnels de l’industrie musicale.
French mon amour, créé en 2016, fonctionne comme une vitrine de sélection : quatre sessions par an au Chat Noir permettent de repérer de jeunes artistes francophones, dont 3 à 4 sont ensuite intégrés à la programmation du festival.
Ces deux plateformes font de Voix de Fête bien plus qu’un simple festival : c’est un écosystème de découverte et d' accompagnement, un lieu où les carrières commencent et où les rencontres entre artistes, programmateurs et public peuvent changer des trajectoires.
Bars en Fête : le OFF qui fait vibrer les comptoirs
Depuis 2008, le festival s’accompagne de Bars en Fête, son volet OFF. Le principe est irrésistible : pendant toute la durée du festival (et même quelques jours avant), des concerts gratuits sont organisés dans une quinzaine de bars partenaires à travers Genève et Carouge. Les artistes, tous rémunérés au chapeau, couvrent l’ensemble du spectre francophone. C’est souvent dans ces soirées de bar, au plus près du public, que se jouent les rencontres les plus inattendues et les plus mémorables du festival. En 2026, Bars en Fête fête sa 18ème édition et continue d’élargir son réseau de lieux partenaires.
Un festival à taille humaine, convivial et accessible
Avec environ 13 000 festivaliers par édition (dont près de 5 000 sur les concerts gratuits), Voix de Fête cultive ce que les grandes machines festivalières ont souvent perdu : la proximité. On y croise les artistes au bar, on discute avec les programmateurs dans le hall, on découvre un nom inconnu à 18h et on le retrouve en after au Chat Noir à minuit. Les Soirées Confiture (jam sessions orchestrées par Sébastien Hoog au Chat Noir) poussent cette logique de rencontre jusqu’au bout : artistes du festival et invités surprise s’y retrouvent pour des sessions nocturnes où tout peut arriver.
Le festival est pensé pour toutes les oreilles curieuses. Les Pass-Itinéraires (Échos du Monde, Horizon, Découvertes) permettent de composer son parcours selon ses affinités, à travers les différentes salles et esthétiques. Le prix des billets reste accessible. Et l’ambiance — ceux qui y sont allés le savent — est celle d’une fête entre amis qui dure une semaine.
Ce qu’il faut retenir
Voix de Fête n’est pas simplement un festival de musique : c’est un acte de foi dans la chanson francophone. Depuis 1999, depuis le Chat Noir de Carouge jusqu’aux douze scènes de l’édition 2026, depuis le pari un peu fou de Roland Le Blévennec jusqu’à la codirection de Priscille Alber et Guillaume Noyé, le festival n’a cessé de prouver que le français est une langue de création vivante, plurielle, en perpétuel renouvellement. Que l’on vienne pour Oxmo Puccino ou pour un nom découvert sur l’affiche cinq minutes avant le concert, l’expérience est la même : celle d’un festival qui met la musique — et le texte — au centre de tout, dans une ville qui, chaque mars, retrouve sa voix.
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