Alhambra
Il y a des salles de concert qu’on voit de loin. Et il y a l’Alhambra — cachée derrière la monumentale grille en fer forgé d’un immeuble des années 30, au 21 rue Yves-Toudic dans le 10ème arrondissement de Paris, à quelques pas de la place de la République et du canal Saint-Martin. On pousse la porte, on traverse le hall, et on entre dans un lieu qui n’a rien d’ordinaire : un ancien ciné-théâtre construit en 1933 pour les loisirs de l’Association Fraternelle des Cheminots Français, tombé dans l’oubli pendant des décennies, redécouvert par hasard en 2005, entièrement reconstruit et rebaptisé en hommage au music-hall légendaire qui se trouvait à trois cents mètres de là. L’Alhambra d’aujourd’hui est la réincarnation d’un fantôme — et comme tous les fantômes qui ont du goût, il a choisi un très bel endroit pour revenir.
L’Alhambra originel : 1866-1967, un siècle de spectacle parisien
L’histoire commence en 1866, au 50 rue de Malte, dans le 11ème arrondissement. Cette année-là, le Cirque-Impérial y est inauguré — un colosse de 5 000 places, le plus grand cirque d’Europe, où l’on présente des spectacles équestres et patriotiques. Dirigé par Bastien Franconi, descendant d’une longue lignée d’artistes forains, l’établissement fait faillite dès l’année suivante. La salle change de mains et de vocation à de multiples reprises : elle devient successivement l’Alhambra-Théâtre, puis un music-hall à part entière qui marquera profondément l’histoire du spectacle parisien pendant près d’un siècle.
Sous la direction successive de plusieurs programmateurs visionnaires, l’Alhambra accueille les plus grands noms du music-hall, de la chanson et du jazz. Pierre Andrieu, dans les années 50, en fait un temple du jazz en ramenant des États-Unis Sidney Bechet, Ella Fitzgerald, Oscar Peterson, Dizzy Gillespie, Duke Ellington, Quincy Jones et Stéphane Grappelli. Bruno Coquatrix — l’homme de l’Olympia — prend le relais de la programmation. L’Alhambra voit défiler Henri Salvador (qui y laisse « son cœur »), Petula Clark, Léo Ferré, **Jean Ferrat **, Guy Béart, Boby Lapointe, Raymond Devos et un adolescent de 17 ans que Devos défend avec conviction : Johnny Hallyday.
En 1967, le bâtiment est démoli. En 1968, Maurice Chevalier entonne lors de son dernier récital un « Au revoir l’Alhambra » qui sonne comme un adieu au music-hall parisien tout entier. Christophe, dans Señorita en 1974, chantera la disparition d’une époque : « On a fermé l’Alhambra ».
Le ciné-théâtre oublié des cheminots
C’est ici que le hasard entre en jeu. À quelques centaines de mètres de l’ancien Alhambra, au 21 rue Yves-Toudic, se cache un autre lieu — un ciné-théâtre construit en 1933 par l’architecte Hoppe pour l’Association Fraternelle des Employés Ouvriers des Chemins de Fer Français. Derrière les bureaux de l’immeuble Art Déco, la salle est un petit bijou : portes en acajou, fauteuils en bois à l’assise escamotable, rampes en cuivre rose, plafond années 30, lustres géométriques 1925, scène encadrée de piliers en stuc et surmontée d’un bas-relief représentant une locomotive. Mais le ciné-théâtre ne fut que rarement ouvert, utilisé pendant de longues années comme remise par un brocanteur, puis comme siège de l’ANPE-Spectacles.
Jean-Claude Auclair et la résurrection
En 2005, Jean-Claude Auclair — producteur et diffuseur de spectacles, l’homme qui avait déjà réhabilité L’Européen place Clichy en 1988 — découvre par hasard ce théâtre oublié et tombe amoureux du lieu. Il le rachète et décide de lui donner le nom du music-hall légendaire disparu : Alhambra.
Mais faire revivre une salle de 1933 dans un immeuble de bureaux parisien relève du défi technique. Les normes de sécurité et d’isolation acoustique exigent des travaux colossaux. Le décor Art Déco, en piteux état et impossible à isoler, doit être démoli. Après un an d’études, deux ans de travaux et un investissement de 3 millions d’euros, Auclair fait construire, avec l’architecte Pascal Lépissier, une salle entièrement nouvelle à l’intérieur de l’immeuble : une coque de béton et d’acier de 60 tonnes, posée sur ressorts, totalement indépendante de la structure environnante. L’insonorisation est totale — les Parisiens peuvent dormir tranquilles. De l’ancien décor, seuls l’escalier monumental et les vespasiennes du sous-sol ont survécu.
La mezzanine est habillée d’un pliage de métal brut réalisé sur place par des artisans chaudronniers. Un nouveau système de ventilation assure le renouvellement de l’air par une imposante machinerie et un réseau complexe de gaines dont l’impact visuel a été rendu discret grâce à un travail soigné sur la géométrie du plafond.
L’Alhambra rouvre ses portes en avril 2008.
La salle aujourd’hui : la scène de toutes les musiques
L’Alhambra version XXIe siècle est un complexe événementiel entièrement modulable. Selon la configuration — concert, spectacle, conférence, cocktail dînatoire —, la salle accueille de 600 à 800 spectateurs assis ou debout, répartis entre un parterre (orchestre) et un balcon connecté à un restaurant. En 2016, une seconde salle a été créée au premier étage, en placement libre.
La philosophie est claire : être « la scène de toutes les musiques ». Hip-hop, rock, jazz, variété, musique du monde, chanson française, accordéon, one-man-show — la programmation de l’Alhambra est d’un éclectisme revendiqué, alternant artistes confirmés et découvertes, scènes internationales et talents émergents. La qualité acoustique de la salle — fruit de la reconstruction intégrale de 2006-2008 — permet de passer d’un concert amplifié à un récital intimiste sans jamais sacrifier le son.
Sa position géographique — entre le canal Saint-Martin et la place de la République, à quelques mètres de la station Jacques-Bonsergent et à 350 mètres de République — en fait l’une des salles parisiennes les plus accessibles.
Ce qu’il faut retenir
L’Alhambra est un lieu de mémoire et de renouveau. Mémoire d’un music-hall légendaire qui a vu passer Ella Fitzgerald, Duke Ellington, Henri Salvador et le jeune Johnny Hallyday. Renouveau grâce à la vision obstinée d’un producteur qui a transformé un ciné-théâtre abandonné des cheminots français en une salle de concert moderne, techniquement irréprochable et esthétiquement soignée. Avec sa jauge de 600 à 800 places, l’Alhambra occupe un créneau précieux dans le paysage parisien : celui de la salle moyenne, assez grande pour accueillir des artistes en pleine ascension ou des légendes en format intimiste, assez petite pour que chaque spectateur se sente proche de la scène. C’est un lieu où l’on vient pour la musique — toutes les musiques — et où l’on reste pour l’atmosphère. Et derrière la grille en fer forgé de la rue Yves-Toudic, le fantôme du vieux music-hall de la rue de Malte peut sourire : son nom est entre de bonnes mains.
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