L'Olympia
Il y a des salles de concert. Et il y a l’Olympia. Depuis 1893, ce music-hall niché entre la place de l’Opéra et la place de la Madeleine, dans le 9ème arrondissement de Paris, est le théâtre d’une histoire ininterrompue qui se confond avec celle de la musique populaire elle-même. Édith Piaf y a sauvé la salle de la faillite en chantant trois mois d’affilée alors qu’elle était mourante. Les Beatles y jouaient deux à trois concerts par jour quand ils ont appris que I Want to Hold Your Hand était numéro un en Amérique. Jeff Buckley y a donné ce qu’il considérait comme le meilleur concert de sa vie. Jacques Brel y a fait ses adieux. Et chaque soir, encore aujourd’hui, les lettres blanches sur fond rouge de la façade s’allument pour annoncer un nouveau nom — parce qu’à l’Olympia, « faire l’Olympia » reste le graal absolu de tout artiste qui chante en français, et bien au-delà.
1893 : des montagnes russes au premier music-hall de Paris
L’histoire commence par un coup de génie immobilier doublé d’une intuition de showman. En 1888, Joseph Oller — entrepreneur d’origine catalane, cofondateur du Moulin Rouge — décide d’entreposer ses manèges à sensation dans la cour du 28, boulevard des Capucines. Puis il change d’avis et entreprend la construction d’une salle de spectacle. Le 12 avril 1893, l’Olympia est inauguré en tant que premier music-hall parisien, avec une capacité de 2 000 places. La soirée d’ouverture attire le tout-Paris : princes, barons, comtes, membres du Jockey-Club et figures du Mirliton. Sur scène, La Goulue — la reine du cancan, star absolue de l’époque —, la danseuse américaine Loïe Fuller et le transformiste italien Fregoli.
Dans une ville qui ne connaît alors que les cafés-concerts, l’Olympia fait figure de révolution. La salle accueille des acrobates, des ventriloques, des jongleurs, des ballets, des revues et des opérettes. Mistinguett et Yvonne Printemps y triomphent entre 1911 et 1914. Puis la Première Guerre mondiale ferme les portes. À la réouverture, les étoiles de la chanson de l’entre-deux-guerres — Fréhel, Marie Dubas, Lucienne Boyer — prennent le relais.
Le virage cinéma et les années sombres
En 1929, le music-hall cède la place au septième art. La salle est rebaptisée Olympia – Théâtre Jacques Haïk, du nom de son nouveau propriétaire, par ailleurs créateur du Grand Rex. Pendant près de vingt-cinq ans, l’Olympia fonctionne comme cinéma — y compris sous l’Occupation allemande puis lors de la Libération, où il sert de salle de spectacle gratuite pour les soldats alliés.
1954 : Bruno Coquatrix et la résurrection
Tout bascule en 1954. Bruno Coquatrix — imprésario d’Édith Piaf, compositeur, saxophoniste de jazz, directeur de Bobino — reprend la direction de l’Olympia, qui se trouve alors dans un état lamentable. Il fait rénover la salle, installer une sonorisation moderne, et rouvre les portes le 5 février 1954 avec Lucienne Delyle et l’orchestre d’Aimé Barelli. Ce soir-là, un inconnu monte sur scène pour chanter trois titres : Gilbert Bécaud. La suite appartient à la légende.
En quelques années, Coquatrix transforme l’Olympia en épicentre de la chanson française et internationale. Les plus grands noms s’y succèdent : Georges Brassens (1954), Léo Ferré (1955, 1972), Édith Piaf (1955, 1961), Juliette Gréco (1955, 1966), Jacques Brel (1961, 1964, 1966), Barbara (1969, 1978), Charles Aznavour, Charles Trenet, Johnny Hallyday… Côté international : Billie Holiday (1958), Sidney Bechet (1955, 1958), Louis Armstrong (1962), Ella Fitzgerald (1963), puis The Beatles (janvier-février 1964, dix-huit jours de concerts), The Rolling Stones (1964), Jimi Hendrix, Otis Redding.
En parallèle, Coquatrix et ses associés — le directeur artistique Lucien Morisse et le producteur Eddie Barclay — organisent des auditions régulières dans la salle de billard historique de l’Olympia, passant en revue des dizaines d’artistes inconnus en quelques heures. C’est là que Dalida est repérée en 1956, lançant une carrière qui fera d’elle l’artiste solo la plus programmée de l’histoire de la salle — sept séries de concerts à guichets fermés entre 1961 et 1981.
1961 : Piaf sauve l’Olympia
En 1961, la salle est au bord de la faillite. Coquatrix est désespéré. C’est alors qu’Édith Piaf — gravement malade, diminuée physiquement mais habitée comme jamais — vient à son secours. Elle tient l’affiche pendant trois mois consécutifs, dont certains soirs offerts gratuitement à Coquatrix. Elle y crée Non, je ne regrette rien et Mon Dieu. Jacques Tati assure des animations à l’entrée et sur scène pour attirer le public. La salle est sauvée. L’épisode est devenu l’un des mythes fondateurs de l’Olympia — et de la chanson française.
Les Beatles, Brel, et l’ère rock
En janvier 1964, les Beatles s’installent à l’Olympia pour dix-huit jours de concerts — deux à trois par jour. Ils logent au George V. C’est en rentrant à l’hôtel après leur premier jour qu’ils apprennent que I Want to Hold Your Hand est numéro un aux États-Unis. L’Olympia est alors le tremplin qui propulse les Fab Four vers la conquête de l’Amérique.
La même année, Jacques Brel y donne des concerts restés légendaires, captés sur des enregistrements qui continuent de se vendre aujourd’hui. En octobre 1966, c’est depuis la scène de l’Olympia qu’il fait ses adieux à la scène. En 1967, la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum y donne un concert de cinq heures — son seul récital hors du monde arabe. En 1970, Tabu Ley Rochereau devient le premier artiste d’Afrique subsaharienne à y faire l’affiche, avec un contrat initialement prévu pour deux soirs qui s’étend à seize représentations. En 1972, Alan Stivell y popularise la musique celtique en France, ouvrant la voie à toute une génération. La même année, les Grateful Dead y jouent deux concerts lors de leur première tournée européenne, captés sur l’album Europe ‘72.
La mort de Coquatrix et la menace de destruction
Le 1er avril 1979, Bruno Coquatrix meurt. La salle est rebaptisée Olympia – Bruno Coquatrix en son hommage (bien qu’il n’en ait jamais été propriétaire). Son neveu Jean-Michel Boris prend la direction et la conservera jusqu’en 2001. Le record de longévité à l’affiche est établi par Michel Sardou en 1995 : six mois, 113 représentations.
Mais en 1992, la Société Générale, propriétaire de l’immeuble, annonce un vaste projet immobilier qui menace de raser le pâté de maisons. La mobilisation du public et des professionnels est immédiate. Le 7 janvier 1993, le ministre de la Culture Jack Lang classe l’Olympia au patrimoine culturel. La solution adoptée est spectaculaire : la façade est conservée à l’identique, tandis que la salle et le célèbre hall rouge sont reconstruits fidèlement, décalés de quelques mètres et six mètres plus bas que leur emplacement d’origine. Le dernier concert de l’ancien Olympia a lieu le 14 avril 1997. Le nouvel Olympia ouvre en novembre de la même année — et c’est Gilbert Bécaud, celui-là même qui avait inauguré l’ère Coquatrix en 1954, qui est le premier à y chanter.
L’Olympia aujourd’hui
En août 2001, Vivendi Universal (devenu Vivendi en 2006) rachète la marque « Olympia » et l’ensemble de l’exploitation commerciale. Le bâtiment est détenu par la Société Foncière Lyonnaise. Depuis, l’Olympia est géré par la branche Vivendi Village.
La salle offre aujourd’hui environ 2 000 places réparties entre la fosse et la mezzanine, dans un écrin qui a conservé l’atmosphère du music-hall à l’ancienne — le hall rouge, les dorures, l’intimité d’une salle où, même au dernier rang, on se sent proche de la scène. Chaque année, plus de 200 artistes — chanteurs, humoristes, musiciens — foulent les planches. La programmation reste radicalement éclectique : dans la même semaine, l’Olympia peut accueillir un rappeur belge et un groupe de dream pop américain, un humoriste français et une légende du jazz.
La salle abrite également la Salle de Billard, classée monument historique, ornée de boiseries sculptées et de céramiques du XIXème siècle, ouverte au public depuis 2019. C’est dans cette même pièce que Coquatrix et Barclay auditionnaient les artistes inconnus dans les années 1950 — et que Dalida fut découverte.
Ce qu’il faut retenir
« Faire l’Olympia » n’est pas une simple expression. C’est un rite de passage, un Graal, une consécration. Depuis 133 ans, cette salle du boulevard des Capucines traverse les guerres, les crises, les mutations de l’industrie musicale et les changements de propriétaires sans jamais perdre ce qui fait son essence : une intimité rare pour une salle de cette envergure, une acoustique qui magnifie les voix, et surtout cette aura indéfinissable — celle d’un lieu où Piaf a pleuré, où Brel a chanté ses adieux, où les Beatles ont appris qu’ils étaient numéro un en Amérique, et où, chaque soir, un artiste monte sur scène en sachant que les fantômes de tous ceux qui l’ont précédé sont dans la salle avec lui.
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