Muse – « The Wow! Signal » : le retour aux sources le plus convaincant depuis vingt ans
Le signal est parti le 15 août 1977 depuis un radiotélescope de l’Ohio State University. Soixante-dix-neuf secondes d’un bruit étroit et intense, assez puissant pour que l’astronome Jerry R. Ehman griffonne un simple « Wow! » dans la marge du rapport d’observation. Près de cinquante ans plus tard, Muse s’en empare pour donner un titre à leur dixième album studio — et la coïncidence est plus juste qu’elle n’y paraît : The Wow! Signal est lui-même un événement inattendu, une irruption de quelque chose qu’on avait cessé de guetter.
L’inconnu comme carburant
Matt Bellamy a traversé une période difficile. Séparation, parentalité solitaire, tournée annulée. Les détails exacts n’ont pas été livrés — il ne les livrera peut-être jamais entièrement — mais l’album en porte la marque à chaque mesure. « Je ne peux pas vivre sans musique — ce sentiment est revenu avec cet album », a-t-il confié à NME lors de la sortie du disque. Pour la première fois depuis longtemps, la musique n’était plus un choix mais une nécessité.
Ce retournement intérieur explique beaucoup de choses. Depuis Drones (2015) et Simulation Theory (2018), Muse s’était aventuré du côté des fictions politiques et des décors électroniques — avec des résultats souvent inégaux. The Wow! Signal opère un mouvement inverse : il plonge dans le terrain personnel, dans l’inquiétude existentielle brute, dans ce vertige face à l’inconnu qui avait nourri les meilleurs albums du trio de Teignmouth.
Retour aux orbites perdues
Le disque s’ouvre sur « The Dark Forest », qui ressemble immédiatement à un cousin de « Knights of Cydonia » — mêmes cordes cinématiques, même galop de guitare, même appel lancé à l’inconnu (« launch a pulse out into the abyss, reach out a hand to the lonely »). La comparaison n’est pas flatteuse par accident : c’est une déclaration d’intention. Bellamy revient aux coordonnées de Black Holes & Revelations (2006), non pas pour se répéter, mais pour repartir de là où quelque chose s’était perdu.
« Cryogen » enfonce le clou : guitare, basse et batterie en formation serrée, un chorus taillé pour les stades à l’ancienne, une cassure metal qui rappelle ce que le groupe peut faire quand il résiste à ses propres excès. Et « Hexagons » — déjà désigné par plusieurs critiques comme l’un des sommets de la discographie récente du groupe — aligne neuf minutes de rock existentiel qui n’ont pas à rougir de la comparaison avec « Citizen Erased » ou « Butterflies and Hurricanes ».
Production resserrée, son élargi
Pour la première fois de leur carrière, Muse s’est intégralement remis entre les mains d’un producteur extérieur. Dan Lancaster — ingénieur du son, claviériste live du groupe, et architecte du cyberpunk de Nex Gen de Bring Me The Horizon — s’est chargé de huit des dix titres. Aleks Von Korff, collaborateur de longue date, a complété le tableau. Le résultat est un son à la fois plus concentré et plus moderne que tout ce que Muse avait livré ces dix dernières années.
L’album n’est pas sans aspérités. « Nightshift Superstar » joue la carte de la disco-funk chromée — hommage assumé à Supermassive Black Hole — et « Be With You » verse dans une pop électronique un peu trop calibrée pour l’arène. Mais ces faux pas sont mineurs face à l’ambition de l’ensemble, et notamment face à « Hush » : une collaboration avec Ellie Goulding (née d’une rencontre de couloir à onze heures du soir dans un studio de Londres) qui marie l’electro-rock sombre à une urgence presque eurovisionesque. Inattendu, et efficace.
Un signal capté, une tournée en construction
The Wow! Signal est sorti le 26 juin 2026 sur Warner/Helium-3. Dès le 2 juillet, Muse entame une série de dates nord-américaines en amphithéâtres — une formule volontairement plus sobre que leurs habituelles productions mégalomanes, en attendant le retour en arènes britanniques et européennes prévu pour novembre.
C’est là que la vraie machine se mettra en route. Bellamy a évoqué une scénographie spatiale inédite, des lasers « jamais vus », et même la tentative de « construire un vaisseau spatial ». Coût : « plus cher que certaines maisons du quartier ». Vole-t-il ? « On essaie. »
Il y a quelque chose de touchant dans cette image : un groupe de quinquagénaires qui, au moment où leur musique redevient la plus humaine qu’elle ait été depuis vingt ans, s’échine à construire un vaisseau pour aller voir les étoiles. C’est, en un sens, exactement ce que Muse a toujours su faire : regarder en l’air pour parler de ce qui se passe en bas.
The Wow! Signal est disponible sur toutes les plateformes.