Vol. 1

Vol. 1

Angine de Poitrine

6 titres, 32:54

En juin 2024, deux silhouettes à grandes tronches en papier mâché, vêtues de costumes à pois, balancent discrètement leur premier album sur les plateformes depuis Saguenay, Québec. Personne ou presque n’en entend parler au-delà du circuit festival québécois. Dix-huit mois plus tard, leur session KEXP dépasse les seize millions de vues, les vinyles s’arrachent à prix d’or sur Discogs, et le New York Times parle d’eux comme d’un phénomène qui a pris l’internet d' assaut. Vol. 1 est cet album — celui d’avant la déflagration. Et à l’écouter aujourd’hui, on réalise que le duo savait exactement où il allait dès la première mesure.

Six titres, un univers complet

Les six chansons de l’album sont remplies de tempos bondissants, de riffs de guitare microtonaux rappelant le rock anatolien turc, et de moments d’agression occasionnels pouvant être comparés à certaines formes de musique brutale. Six titres seulement — mais six titres denses, chargés, qui réclament plusieurs écoutes avant de livrer tous leurs secrets. Sherpa impose d’emblée le décor avec ses guitares qui semblent dérégler l’oreille à chaque changement d’accord. Ababa Hotel révèle le travail de solo de Khn à son meilleur — précis, dissonant, et pourtant hypnotique d’une façon qu’on n’arrive pas tout à fait à expliquer.

Des mélodies microtonales et des lignes de basse combinées à des polyrythmies incroyables qui changent de mesure en mesure, mais avec une base intense et (généralement) funky — cette musique résonne profondément dans le cerveau. Chaque écoute révèle quelque chose de nouveau, une référence ou une similitude avec un style ou un genre de musique.

La cuisine secrète : microtonal, Dada et polyrythmie

Pour comprendre Vol. 1, il faut comprendre les outils. Klek a initialement modifié une guitare en y ajoutant des frettes supplémentaires avec une scie. Khn a depuis commandé une guitare double manche microtonale sur mesure auprès d’un luthier. Le groupe mentionne son intérêt pour un phrasé angulaire teinté de Zappa et de Leo Brouwer, doublé d’une approche influencée par le jazz moderne à la John Scofield.

Les influences convoquées sont larges et cohérentes : King Gizzard & the Lizard Wizard, Gentle Giant, King Crimson, Primus, Frank Zappa — tout ce qui, dans le rock progressif et expérimental, a toujours refusé le confort du tempérament égal. Là où les rockeurs psychédéliques australiens explorent tous les genres sous le soleil, Angine de Poitrine se concentre sur une groove “Dada-Pythagorienne” où la précision rencontre le chaos. Ils partagent aussi l’esprit d' artistes comme The Mars Volta ou Primus, privilégiant la virtuosité instrumentale tout en maintenant un “lore” visuel qui fait du groupe un projet artistique vivant.

Étrange et dansant — les deux à la fois

Ce qui est déconcertant avec Vol. 1, c’est que cette musique objectivement difficile est aussi profondément physique. On se retrouve à hocher la tête avant d’avoir compris sur quel temps on est. Le miracle d’Angine de Poitrine réside dans le fait que, malgré la complexité de leur approche musicale, le résultat sonne de façon étonnamment organique, voire hypnotique.

Les voyageurs spatio-temporels ont plus qu’une connaissance passagère du vocabulaire jazz-fusion des années 70, et on pense en particulier à des musiciens comme Billy Cobham et John McLaughlin. Mais là où le jazz-fusion des années 70 pouvait se perdre dans ses propres méandres techniques, Angine de Poitrine ne lâche jamais le groove. La batterie de Klek est le fil conducteur de tout — une anchor rythmique qui permet à la guitare de se perdre dans ses microtons sans jamais perdre l’auditeur.

L’album d’avant la gloire

À l’écoute de leur premier effort après leur percée, il est clair que le duo savait exactement ce qu’il voulait faire dès le début. Vol. 1 n’est pas un brouillon — c’est un programme. Un manifeste posé discrètement en 2024, que personne n’a eu la chance d’entendre au bon moment. Maintenant que le monde a rattrapé son retard, cet album prend la dimension d’une pièce fondatrice — la preuve que le phénomène ne devait rien au hasard ni à l’algorithme, mais à deux musiciens de Saguenay qui avaient vingt ans d’expérimentation derrière eux avant de trouver leur langue propre.

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