Il y a une question qui traverse Your Favorite Toy de part en part, posée dès les premières secondes par Dave Grohl sur le titre d’ouverture Caught in the Echo : Do I? Do I? Do I? — répétée comme une incantation, mi-interrogation mi-injonction. Il demande, mais ça sonne comme un commandement. L’indécision comme un appel honnête aux armes. C’est une bonne façon d’entrer dans ce douzième album des Foo Fighters : avec de l’urgence, de la confusion, et un riff qui fait mal.
Le contexte pèse. But Here We Are (2023) était un acte de deuil public bouleversant, construit dans l’ombre de la mort de Taylor Hawkins. Pour un groupe dont la carrière de trente ans a toujours été marquée par une apparente solidité à toute épreuve, les voir traverser une telle perte en temps réel constituait l’écoute la plus émotionnellement intense de leur discographie. Comment faire après ça ? Your Favorite Toy est le chapitre suivant de cette histoire : là où son prédécesseur avait souvent un ton réflexif, ce nouvel album mise tout sur la catharsis — entrer dans une pièce, faire le plus de bruit possible, et laisser le chaos guider.
Nouvelle peau, vieille bête
Your Favorite Toy est le premier album studio des Foo Fighters avec le batteur Ilan Rubin, anciennement de Nine Inch Nails. Grohl et Rubin ont enregistré les parties rythmiques en live, sans click track, les autres membres venant ensuite superposer leurs parties. Avec ses 36 minutes et 26 secondes, c’est l’album le plus court du groupe — battant Medicine at Midnight de neuf petites secondes. Dix titres, pas un gramme de gras, un format proche du coup de poing.
Rubin réussit l’audition haut la main. Les meilleurs morceaux de l’album sont précisément ceux où son travail de percussion imposant donne le tempo à l’ensemble. Il ne cherche pas à imiter Hawkins — il apporte sa propre énergie, plus sèche, plus mécanique dans le bon sens du terme, héritière de ses années passées à battre pour Trent Reznor.
Titre par titre : le bon, le beau, le prévisible
L’album s’ouvre sur Caught in the Echo, avec un riff façon punk-torpedo qui aurait pu venir d’un disque de Fugazi. Of All People enfonce le clou : le morceau évoque le single de 1995 I’ll Stick Around, sa cible n’étant pas Courtney Love, mais un dealer que Grohl a connu dans les années 90 et qui a miraculeusement survécu à la mort et au chaos qu’il a contribué à semer. C’est l’une des chansons les plus honnêtes de l’album, une réflexion universelle sur pourquoi les mauvaises choses n’arrivent pas toujours aux mauvaises personnes.
Your Favorite Toy, le titre éponyme, est le moment où tout s’installe — les vocaux compressés de Grohl s’accélèrent d’un monotone menaçant jusqu’à un hurlement digne de Bleach. Spit Shine et Amen, Caveman embarquent l’auditeur avec leur rythme effréné tout en insufflant dans une palette hard rock une mélodie vraiment contagieuse.
Indifferent — pardon, Window — permet au groupe de respirer : une pièce sombre et lancinante où, avant que les guitares laissent entrer la lumière, Grohl avoue qu’il est à plat ventre. Et l’album se conclut sur Asking for a Friend, un morceau qui commence à la vitesse d’une power ballad avant de s’élancer vers un horizon porteur d’espoir.
Puis il y a les autres. If Only You Knew et Unconditional font du Foo Fighters en mode automatique — des titres midtempo en territoire connu, que le groupe a déjà livrés de nombreuses fois. On les reconnaît. On ne les retient pas.
Le problème Grohl
Le vrai débat sur Your Favorite Toy ne porte pas sur la musique — il porte sur les paroles. La sincérité a toujours bien servi Grohl, mais elle tourne au sentimentalisme informe quand elle perd en précision. Sur Spit Shine, la section rythmique déchire — puis Grohl arrive avec une ligne du genre “pull yourself up, Mr. Man”. Le décalage entre l’intensité musicale et la banalité lyrique est parfois saisissant.
Child Actor fait exception. Le morceau affiche une conscience de soi rare vis-à-vis de l’image de “gars le plus sympa du rock” que Grohl s’est construite, et de la façon dont ces perceptions ont évolué depuis ses jours chez Nirvana. C’est le Grohl le plus vulnérable, le plus lucide, et du coup le plus intéressant.
Verdict : le retour qu’on attendait, pas tout à fait le chef-d’œuvre qu’on espérait
Pitchfork l’a résumé ainsi : Your Favorite Toy est “l’album Foo Fighters le plus maigre et le plus méchant depuis 30 ans”, Grohl y reprenant une posture qu’il occupait à ses débuts. C’est une belle formule, et elle n’est pas fausse. NME considère qu’il est à quelques titres de la même profondeur d’être le disque le plus vital du groupe depuis The Colour and the Shape en 1997. Aussi.
Mais la vérité est quelque part entre les deux. Your Favorite Toy est un très bon album de Foo Fighters — énergique, bref, sincère dans sa brutalité — qui ne sera pas leur œuvre définitive. Il réussit davantage comme affinage que comme réinvention. Il ne brise pas de nouveaux territoires, mais il livre ce que les fans aiment dans ce groupe, avec quelques aspérités en plus. Et dans le paysage rock de 2026, ça compte.