Into Oblivion

Karnivool

10 titres, 39:22

Il y a des albums qu’on attend avec la résignation tranquille du fan vieillissant : ça sera bien, peut-être très bien, mais jamais comme avant. Into Oblivion de Lamb of God est l’album qui brise cette résignation d’un coup de riff en pleine face. C’est un coup de maillet dans le crâne de quiconque pensait que les meilleurs jours du groupe étaient derrière eux. C’est, au minimum, leur meilleur album depuis Resolution en 2012 — et il pourrait même le surpasser.

Voilà qui est dit. Et voilà pourquoi ça mérite qu’on s’y attarde.

Le contexte : trente ans de colère organisée

Lamb of God n’avait pas l’intention de devenir un groupe de métal générationnel. Au milieu des années 90, c’était juste un autre groupe de Richmond jouant dans des sous-sols qui sentaient la bière renversée et l’existentialisme à vingt ans. Mais quelque part entre ces premiers concerts et l’arrivée sismique d’Ashes of the Wake en 2004, ils ont construit le plan directeur du New Wave of American Heavy Metal.

Depuis, il y a eu des turbulences. Des albums inégaux, le départ du batteur fondateur Chris Adler, l’arrestation de Randy Blythe en République tchèque, les polémiques internes. Depuis le décousu VII: Sturm und Drang, Lamb of God semblait chercher à retrouver l’éclair en bouteille de leurs débuts — et chaque étape, du Lamb of God de 2020 à l’abrasif Omens de 2022, les a menés ici.

Into Oblivion est l’aboutissement de cette trajectoire. Son titre et ses thèmes sont formulés sans détour par Randy Blythe : l’album parle de la dégradation rapide et continue du contrat social, en particulier aux États-Unis. Des choses acceptables aujourd’hui auraient horrifié les gens il y a vingt ans. C’est du Blythe pur — lucide, incandescent, refusant le silence confortable.

Un album conçu pour le live

Il est de plus en plus évident que Lamb of God a écrit Into Oblivion pour la scène. Chaque morceau semble anticiper la fosse, les lumières stroboscopiques, la chaleur humaine d’une salle à l’article de la crise. Le titre éponyme ouvre sans préambule, sans piste d’atterrissage atmosphérique — les structures d’accords dissonantes, les riffs pentatoniques et le swagger signature sont là dès la première mesure, avec un breakdown qui frappe comme un train de marchandises.

Parasocial Christ est ce que le groupe fait de mieux : un assaut impitoyable de power grooves monstrueux, où Willie Adler assène les riffs et Mark Morton wail et dive-bomb pour tout ce qu’il vaut, avec des influences Mastodon et Slayer clairement audibles. The Killing Floor est un labyrinthe de riffs et de syncopations rythmiques hyper-précises qui frappe avec plus de venin qu’attendu. St. Catherine’s Wheel offre un mélange maîtrisé de riffage à plein régime et d’atmosphère glaciale.

Puis il y a Sepsis. Un titre industriel, teinté de noise rock, où Blythe adopte un flow semi-parlé. Ça évoque Big Black et Ministry, tout en restant indiscutablement Lamb of God. L’un des morceaux les plus surprenants de leur discographie récente.

L’espace entre les riffs

Le vrai coup de force de l’album, c’est sa capacité à respirer sans perdre son intensité. El Vacío est l’entrée la plus sombre et la plus énigmatique de la discographie de Lamb of God, avec les voix claires de Randy — considérablement améliorées — résonnant sur des figures de guitare sinistres et une tension qui mijote. Les paroles rendraient hommage à un anti-héros disparu. Les deux titres plus posés — El Vacío et A Thousand Years — prennent une allure doom aux consonances Alice in Chains, mais l’énergie est toujours là, comme un feu sous les pieds du groupe.

Blunt Force Blues est, quant à lui, furtif, punitif et glorieusement en colère, avec un groove d’ensemble au rasoir et un crescendo final qui crache et siffle avec une vraie menace.

La production de Josh Wilbur — collaborateur de longue date du groupe — joue un rôle clé dans la cohérence de l’ensemble. Elle est suffisamment brute pour évoquer les débuts sous le nom de Burn the Priest, tout en capturant avec justesse les moments mélodiques des morceaux plus ouverts.

Réserves

Tout ne fonctionne pas parfaitement : la nouvelle identité visuelle du groupe — nouveau logo et pochette — peine à convaincre. Et Bully, qui dépasse les quatre minutes, est le titre le moins nécessaire de l’album. Certains détracteurs noteront aussi que Lamb of God reste fondamentalement dans ses propres frontières — que ce soit une vertu ou une limite dépend de ce qu’on attend du groupe en 2026.

Verdict

Into Oblivion est l’album que les fans attendaient depuis Wrath (2009), et qu’ils avaient cessé d’espérer. Kerrang! le formule avec précision : ce n’est pas une réinvention, mais ce n’est pas non plus Lamb of God qui se répète. L’ensemble bouillonne d’une énergie caustique, rouge dans la dent et la griffe. Classic Rock parle d’un spectacle maximaliste qui coche toutes les cases Lamb of God tout en trouvant l’espace pour devenir leur album le plus innovant depuis des années.

Randy Blythe a 55 ans. Il sonne comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre et tout à dire. C’est exactement ce que le monde mérite d’entendre.

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