Formé à Liverpool en 2014, Loathe s’est imposé au fil des années comme l’un des groupes les plus difficiles à ranger dans une case du metal britannique, un quatuor composé de Kadeem France (chant), Erik Bickerstaffe (guitare, chant), Feisal El-Khazragi (basse) et Sean Radcliffe (batterie), dont la musique puise autant dans le metalcore et le nu metal que dans le shoegaze, le metal progressif et l’industriel. Nommé aux Heavy Music Awards et aux Metal Hammer Golden Gods dès 2018, le groupe avait déjà été identifié par le magazine Revolver comme l’un des artistes les plus susceptibles de percer dans le mainstream.
C’est toutefois l’album I Let It In and It Took Everything, sorti en 2020 juste avant la pandémie, qui a fait basculer Loathe dans une autre dimension : un disque lourd, shoegaze, poignant, comparé sans relâche à Deftones, et qui s’est retrouvé dans une multitude de classements de fin d’année à travers la presse spécialisée. La reprise de leur titre Is It Really You? avec Sleep Token a ensuite élargi leur audience bien au-delà du cercle metal habituel. Sur scène, la dynamique n’a fait que s’accélérer : après avoir accompagné Spiritbox sur leur tournée nord-américaine de 2024, Loathe a rempli à lui seul une tournée américaine de 30 000 billets en 2025.
La genèse d’A Stranger To You
Six ans. C’est le temps qu’il aura fallu au groupe pour livrer la suite de I Let It In and It Took Everything. Ce délai n’est pas un accident de parcours : selon Erik Bickerstaffe, il fallait avant tout que les quatre musiciens soient alignés, personnellement et artistiquement, avant de franchir cette nouvelle étape ensemble. Plutôt que de reproduire une formule qui avait déjà fait ses preuves, Loathe a choisi d’élargir considérablement sa palette sonore : psychédélisme, textures synthétiques superposées, percussions ouvragées et un travail beaucoup plus poussé sur le design sonore composent l’ossature de ce troisième album. Le résultat est pensé comme une expérience totalement interconnectée, conçue pour être écoutée dans l’ordre plutôt que picorée titre par titre — un pari inhabituel à l’heure du streaming et des singles isolés.
Trois titres ont balisé l’attente avant la sortie : Gifted Every Strength, dévoilé dès 2025, puis Revenant et enfin Fangs, sortis dans les mois précédant l’album. Le résultat final est souvent décrit comme un disque où les éléments agressifs et primaires du groupe rencontrent une production cinématographique proche de l’univers de Trent Reznor et Atticus Ross, entre metalcore, groove et passages purement atmosphériques.
Morceau par morceau
1. Entrance
L’album ne s’ouvre pas sur un mur de guitares mais sur un spoken word contemplatif, livré par bucki sugar, ami et collaborateur de longue date du groupe — un choix audacieux qui installe d’emblée A Stranger To You comme un récit à part entière plutôt qu’une simple collection de morceaux.
2. Block Of Flats
Le vrai coup d’envoi du disque : un riff industriel et tranchant vient rompre le calme de l’intro, et le morceau bascule sans cesse entre lumière et obscurité, avant qu’un featuring d’Olli Appleyard, chanteur de Static Dress, ne le fasse basculer dans une intensité supplémentaire. C’est l’un des titres qui installe le plus clairement l’ambition sonore du disque.
3. Fortress Down
Un morceau qui ondule et se déploie davantage qu’il ne frappe frontalement, porté par ce que plusieurs critiques décrivent comme l’un des passages les plus chargés en émotion de l’album — une bascule entre vulnérabilité et intensité qui deviendra une des signatures du disque.
4. Gemini
Plus court, plus abrupt : le morceau claque et martèle sur un tempo resserré, renouant avec les penchants mélodiques et shoegaze qui ont fait la réputation du groupe, sans jamais renoncer à sa lourdeur.
5. Nothing Like The Knife
Un interlude de moins d’une minute, pensé comme une respiration collective après la tension accumulée sur les titres précédents, avant que le disque ne reparte de plus belle.
6. Harder To Pretend
L’un des titres les plus surprenants du disque : une esthétique industrielle et tranchante qui laisse progressivement place à un groove presque électronique, presque dansant. Un titre qui illustre parfaitement la volonté du groupe d’élargir son vocabulaire sans perdre son identité.
7. اثينا (Athena)
Un court interlude qui fait le pont entre l’expérimentation électronique de Harder To Pretend et la lourdeur qui arrive avec Revenant. C’est l’un des titres les plus discrets de l’album et, à ce jour, l’un des moins commentés par la critique — sa fonction semble davantage structurelle qu’événementielle dans l’économie du disque.
8. Revenant
Le sommet du disque pour une bonne partie de la critique spécialisée. Coécrit avec le collectif NOWHERE2RUN et avec la participation des membres de Code Orange Jami Morgan et Eric « Shade » Balderose, le morceau s’ouvre sur un scintillement de synthés avant d’être englouti par une lourdeur sombre et pulsante. Plusieurs médias le décrivent comme six minutes de violence maîtrisée qui ne relâchent jamais la tension, et comme le moment le plus immédiatement conçu pour la scène — un titre déjà devenu un incontournable des concerts du groupe avant même la sortie de l’album.
9. The Way It Breaks
Une valse inattendue dans la discographie du groupe, où ressurgit une touche de la brume shoegaze de leurs débuts. Un des titres qui assume le plus ouvertement la dimension mélancolique et mélodique de l’album, aux antipodes de la violence de Revenant.
10. Meet My Maker
Un morceau tout en contrastes : gracieux et presque léger dans son intro, avant d’exploser en une déflagration de riffs particulièrement addictifs. Un jeu de superpositions vocales et sonores installe une atmosphère quasi hantée, avant que des tonalités plus lourdes et granuleuses ne viennent tirer l’auditeur vers le fond — le tout porté par l’une des interprétations vocales les plus mémorables de Kadeem France sur l’ensemble du disque.
11. Fangs
Dévoilé en dernier single avant la sortie de l’album, Fangs s’ouvre sur un portail de synthés scintillants avant de basculer dans un groove typiquement Loathe, au rythme volontairement bancal mais imparable. Le morceau glisse ensuite vers une psychédélie plus spacieuse, mêlant nappes ambient, guitares acoustiques réverbérées et touches de R&B, avant de renouer avec des couplets plus sales, plus granuleux, presque physiques dans leur intensité.
12. The Ladder
La vraie rupture de l’album : une ballade acoustique et vulnérable, un registre totalement inédit dans le catalogue de Loathe. Le pari est risqué, mais le morceau trouve sa place sans jamais paraître décalé par rapport au reste du disque — une preuve supplémentaire de la confiance acquise par le groupe après six ans de gestation.
13. Gifted Every Strength
Premier single dévoilé dès 2025, ce morceau de près de huit minutes est le titre le plus long et le plus ambitieux du disque : un épique en plusieurs mouvements, décrit par plusieurs critiques comme l’un des sommets progressifs de l' album, où se croisent groove, ambiance et montée en puissance quasi orchestrale.
14. No Stranger To You…
L’album se referme sur une note de beauté qui fait explicitement écho au son qui avait porté I Let It In and It Took Everything en 2020, mais avec une touche plus sentimentale et plus mûre. Plusieurs critiques y voient une conclusion émotionnelle qui vient boucler les thèmes de croissance et de réinvention qui traversent tout le disque.
Les collaborations qui ponctuent l’album
A Stranger To You est aussi marqué par une série de featurings choisis avec soin plutôt qu’accumulés pour l’effet : bucki sugar en ouverture du disque, Olli Appleyard (Static Dress) sur Block Of Flats, le collectif NOWHERE2RUN accompagné de Jami Morgan et Eric « Shade » Balderose de Code Orange sur Revenant, ainsi que des apparitions de Jordan Rakei et du guitariste Mansur Brown ailleurs sur l’album. Aucune de ces collaborations ne semble avoir été pensée comme un argument marketing : elles s’intègrent au récit global du disque plutôt que d’en interrompre le fil.
Verdict
A Stranger To You n’essaie à aucun moment de reproduire la formule qui a fait le succès de I Let It In and It Took Everything. C’est au contraire son antithèse assumée : un disque plus éclaté, plus expérimental, qui laisse autant de place aux silences et aux fragilités (The Ladder, Nothing Like The Knife, اثينا) qu’aux déflagrations les plus lourdes de la discographie du groupe (Block Of Flats, Revenant). Conçu comme un récit à écouter dans l’ordre plutôt que comme une collection de singles, l’album demande un vrai investissement de la part de l’auditeur — mais c’est précisément ce qui lui donne une identité que peu de groupes de metal actuels peuvent revendiquer avec autant d’aplomb. Six ans d’attente, mais un disque qui donne le sentiment d’avoir été mûri jusqu’au bout, plutôt que simplement bouclé dans l’urgence.
