Soixante-trois ans après leur premier single, les Rolling Stones sortent un vingt-cinquième album studio. Le miracle n’est pas qu’il existe. C’est qu’il soit aussi vivant.
On pouvait légitimement penser que Hackney Diamonds, en 2023, avait été le dernier mot — un feu d’artifice de sortie, récompensé d’un Grammy, la parenthèse enfin refermée sur soixante ans de carrière. Foreign Tongues, paru le 10 juillet 2026 sur Polydor et Capitol, répond à la question qui restait en suspens : la veine était-elle durable ? Réponse en quatorze titres et 62 minutes : oui. Et pas qu’un peu.
Un album fabriqué comme on braque une banque
Tout, dans la campagne de lancement, a tenu du jeu de piste. En avril, un obscur 45-tours pressé à mille exemplaires sous le pseudonyme The Cockroaches — le nom d’emprunt que le groupe utilisait dans les années 70 pour ses concerts secrets — met le feu aux forums de collectionneurs : c’était « Rough and Twisted ». Puis vingt photos lâchées sur les réseaux, une pochette dévoilée, et le 5 mai l’annonce officielle avec « In the Stars ». Une mécanique de vieux renards qui savent encore faire durer le désir.
Derrière les manettes, on retrouve Andrew Watt, déjà artisan de Hackney Diamonds, producteur quadragénaire et fan absolu qui a compris une chose que beaucoup avaient oubliée : les Stones ne sont jamais meilleurs que lorsqu’ils sonnent comme un bar-band au bord de l’effondrement. Enregistré par salves entre Los Angeles (Henson) et Londres (Metropolis), sur des sessions qui s’étalent de 2019 à 2026, l’album a la texture d’un disque joué en pièce, pas assemblé sur ordinateur.
Le son des Stones, revenu au premier plan
Là où Hackney Diamonds misait sur la voix de Jagger et des refrains pop taillés à la serpe, Foreign Tongues remet les guitares au centre. Ce fameux « son des Stones » — deux six-cordes entremêlées jusqu’à ce qu’on ne sache plus qui de Keith Richards ou Ronnie Wood joue quoi — irrigue tout le disque. « Rough and Twisted » ouvre le bal sur un riff assassin et un solo d’harmonica déchaîné signé Jagger : la preuve, s’il en fallait, que ces gens-là restent, selon la belle formule de Will Hodgkinson dans The Times, « un bar-band chaotique en permanence sur le point de s’écrouler ».
« Jealous Lover » groove sans effort, âme funky et falsetto tendu, dans la droite lignée d’Emotional Rescue : Jagger y congédie une amante possessive avec cette galanterie perverse qu’il réserve aux adieux. « Divine Intervention » aligne les images de fin du monde avec une légèreté insolente — marque de fabrique du bonhomme depuis « Street Fighting Man » — pendant que Robert Smith, le chanteur de The Cure, glisse aux synthétiseurs une couleur crépusculaire parfaitement inattendue, et que Ronnie Wood signe un de ces solos bluesy dont sa discrétion habituelle rend chaque sortie de route plus frappante.
Un casting d’invités qui joue le prestige mesurable
Le carnet d’adresses est vertigineux mais jamais gratuit. Paul McCartney tient la basse sur « Covered in You », Steve Winwood pose piano et orgue ici et là, Chad Smith (Red Hot Chili Peppers) cogne sur la reprise finale, et même Bruno Mars débarque au cowbell sur le disco rave-up jubilatoire « Never Wanna Lose You ». Aux côtés des fidèles Steve Jordan et Darryl Jones, ces convives n’écrasent jamais le propos : ils rappellent que les Stones, à ce stade, sont moins un groupe qu’une institution où l’on rêve de venir jouer.
Le geste le plus fort, pourtant, est ailleurs. « Hit Me in the Head » porte la dernière session de Charlie Watts, enregistrée à Los Angeles peu avant sa disparition en août 2021 — un titre nerveux et ludique, cousin de « Hang Fire », où le batteur reste jusqu’au bout le gardien du swing du groupe. Sa présence n’est pas un gadget mémoriel : c’est le cœur battant du disque.
Deux reprises pour boucler la boucle
Foreign Tongues se permet deux relectures qui en disent long. « You Know I’m No Good » d’Amy Winehouse est un pari casse-gueule — reprendre l’une des voix les plus singulières du siècle — que Jagger transforme en confession éraillée, plus tendre qu’on ne l’imaginait. Et l’album se referme sur « Beautiful Delilah » de Chuck Berry : les Stones avaient débuté en 1963 avec une reprise de Berry (« Come On »), ils bouclent ici soixante ans d’histoire avec l’élégance de ceux qui ont encore les mains dans le cambouis.
Une pochette qui divise, un disque qui rassemble
Seule fausse note, peut-être : la pochette. Le tableau « Trinity » du peintre américain Nathaniel Mary Quinn, qui fond les visages de Jagger, Richards et Wood en un seul masque surréaliste à la Francis Bacon, a reçu un accueil pour le moins tiède — certains l’ont même rangée parmi les plus laides de l’histoire. Qu’importe. Ce qui compte tient dans le sillon, et le sillon est somptueux.
Le verdict. Foreign Tongues n’est pas un disque de jouvence, et c’est tout à son honneur : personne ici ne prétend avoir vingt ans. C’est l’album d’hommes qui, à plus de quatre-vingts ans, font de la musique parce qu’ils ne savent pas faire autrement — et qui la font mieux que la quasi-totalité de ceux qui pourraient être leurs arrière-petits-enfants. Un peu trop long peut-être, un ou deux titres de trop sur la fin, mais quelle importance quand le meilleur atteint ce niveau. Les Stones ne se réinventent pas. Ils se prolongent. Et à ce petit jeu, ils demeurent, obstinément, irremplaçables.
À écouter fort, une bière tiède à la main.
