Florian Desbaillet
Il ne chante pas. Il ne joue pas dans un groupe. Il est seul sur scène, armé d’une guitare acoustique, de dix doigts et de trente ans de route. Et pourtant, quand Florian Desbaillet pose ses mains sur les cordes, c’est un orchestre entier qui se déploie — mélodies, basses, accords et percussions simultanément, dans un flux hypnotique où cohabitent le rock, le flamenco, le delta blues et la guitare classique. Bienvenue dans l’univers du fingerstyle, et dans celui, singulier, d’un guitariste suisse qui a pris le temps de vivre avant de trouver sa voix.
Trente ans de route, un walkman et une Strat volée au paternel
L’histoire musicale de Florian Desbaillet ne commence pas par un conservatoire ni par un concours de jeunes talents. Elle commence par un walkman reçu à Noël, à sept ans, et par les cassettes que son père, mélomane averti, lui enregistre avec un soin de collectionneur : Deep Purple, Prince, David Bowie, Frank Zappa, Iron Maiden. Le gamin grandit le casque vissé sur les oreilles, dans un foyer où la musique est une évidence domestique.
Peu à peu, il commence à emprunter la Stratocaster de son père — qui, lui, en joue de moins en moins. La guitare devient une « compagne idéale », comme il le dit lui-même avec une franchise désarmante. À treize ans, constatant que l’affaire est sérieuse, son père l’envoie prendre ses premiers cours chez un ami guitariste. C’est le point de départ d’une relation avec l’instrument qui ne s’interrompra plus jamais.
Les décennies suivantes, Florian les passe en baroudeur de la scène locale suisse romande — Genève, le canton de Vaud, la Vallée de Joux. Il multiplie les groupes, en fixe ou en intérimaire, naviguant d’un style à l’autre avec une prédominance dans le rock et le hard rock. Il enseigne aussi la guitare, activité qui devient sa principale source de revenus et qu’il mène depuis plus de quinze ans avec un plaisir intact. Pendant plus de vingt ans, ce sont les sous-sols humides des locaux de répétition qui constituent son habitat naturel.
La révélation fingerstyle : Jon Gomm et la guitare-orchestre
Tout bascule en 2014, le jour où Florian tombe par hasard sur une vidéo YouTube de Jon Gomm — ce guitariste britannique au jeu hallucinant qui transforme une simple acoustique en machine à émotions en tapant, grattant, accordant et percutant simultanément les cordes et le corps de l’instrument. Le choc est immédiat.
Le fingerstyle — littéralement « style aux doigts » — n’est pas un genre musical à proprement parler, mais une approche de jeu qui vise à utiliser la guitare acoustique de manière orchestrale. Mélodies, lignes de basse, accords et percussions sont produits simultanément par un seul musicien sur un seul instrument, en combinant des techniques empruntées à la guitare classique, au flamenco, au delta blues, au tapping et même au shred metal. Le résultat, quand il est maîtrisé, est proprement stupéfiant : on a l’impression d’écouter plusieurs musiciens alors qu’il n’y en a qu’un.
Pour Florian, c’est une révélation à la fois technique et existentielle. Après des années passées à dépendre de la dynamique de groupe — trouver un batteur, un bassiste, un local, gérer les egos —, le fingerstyle lui offre une indépendance totale. Il peut jouer partout : au bord du lac, dans un coin de forêt, dans un parc, sur une scène intime. Fini les sous-sols. Il remonte à la surface, au sens propre comme au figuré.
Il se forme avec acharnement, d’abord en autodidacte, puis en participant à des workshops annuels en Autriche aux côtés des plus grandes figures du genre : Jon Gomm donc, mais aussi Thomas Leeb, Preston Reed, Don Ross, Antoine Dufour, Mike Dawes, Stuart Ryan. Il découvre une communauté internationale soudée, accessible, généreuse — une « petite famille », dit-il, où les pointures partagent sans compter. Ce sont autant les rencontres avec les autres participants de ces stages que l’enseignement des maîtres qui le motivent à franchir le pas et à se lancer dans son propre projet solo.
Monomania : le premier EP et la mise à nu
En 2020, Florian lance un financement participatif sur la plateforme suisse wemakeit pour produire son premier EP, Monomania. La campagne dépasse son objectif de 127 %, preuve que la communauté qui s’est formée autour de lui croit au projet. L’enregistrement est réalisé chez lui, en home studio, mais l’ingénieur du son et producteur n’est pas n’importe qui : Laurentx Etxemendi, connu pour son travail avec Gojira, Helmut et The Inspector Cluzo. L’approche est radicale : tout est capté en « one take », prise unique, sans filet ni trucage, pour préserver l’authenticité et la dimension organique du son. Le mixage est ensuite réalisé dans un studio à Hasparren, dans le sud-ouest de la France, et le mastering confié à Simon Capony au studio Basalte.
L’EP Monomania, sorti en octobre 2020 avec un concert de release party aux 4 Coins à Genève, contient quatre compositions originales et un arrangement de Enjoy the Silence de Depeche Mode pour guitare seule. Ce ne sont pas des chansons au sens traditionnel : ce sont des paysages sonores instrumentaux, chaque morceau traduisant une émotion, une ambiance, un fragment de vécu. L’EP entérine une période intensément personnelle — des deuils multiples, des remises en question profondes, le passage du cap de la quarantaine — mais aussi l’enthousiasme d’avoir enfin trouvé sa voie musicale.
Le processus de composition, Florian le décrit avec une honnêteté rafraîchissante : c’est lent. Certains morceaux viennent en quelques jours, d’autres mettent des années à aboutir. Tout commence par l’exploration d’accordages alternatifs — chacun recèle ses propres couleurs, ses résonances singulières. Il bricole, enregistre des fragments sur son smartphone, y revient des semaines ou des mois plus tard, et construit patiemment : quel groove, quelle mélodie, quelle ligne de basse, quelle structure. Le fingerstyle exige que tout coexiste sous dix doigts — c’est un puzzle tridimensionnel où la nécessité musicale dicte les techniques à employer.
Sur scène : du MIGS à Pierre Bensusan
Depuis la sortie de Monomania, Florian Desbaillet a construit une carrière scénique patiente et cohérente, principalement en Suisse romande mais avec des incursions croissantes à l’international. Il se produit régulièrement dans des salles intimistes — Les 4 Coins à Genève, le festival Jazz en Rade dans la Vallée de Joux, le Palais Gourmand à Lavigny, le Tortillard à Sixt-Fer-à-Cheval côté français — et enseigne toujours la guitare en parallèle.
En 2024, il franchit un cap symbolique en se produisant lors de la Fingerstyle Night de la deuxième édition du MIGS (Montreux International Guitar Show), partageant l’affiche avec des guitaristes qu’il admire profondément : Chris Woods, Petteri Sariola, Adrien Delamarre, Alex Boldin et Vincent Schmidt. Jouer sur cette scène mythique, avec le son et la lumière légendaires du MIGS, représente pour lui un rêve devenu réalité — même si le week-end est assombri par la perte d’un ami proche, qui donne à sa prestation une intensité émotionnelle particulière.
En mai 2025, il assure la première partie de Pierre Bensusan — surnommé « Monsieur DADGAD », l’un des plus grands guitaristes acoustiques vivants — lors du festival « Émotions musicales » à Sion. La même année, il réalise une mini-tournée au Royaume-Uni dans le cadre d’un Fingerstyle Mini Festival à Torquay, dans le Devon, consolidant sa présence au sein de la communauté fingerstyle européenne.
En 2025 également, le luthier suisse Wolfensberger annonce avec fierté que Florian est désormais le propriétaire d’une guitare PA Wolfensberger — un instrument artisanal d’exception, taillé pour le fingerstyle, qui témoigne de la reconnaissance du luthier envers le talent du guitariste.
Influences : de Jeff Beck au delta blues en passant par le shred
Si l’on ne devait retenir qu’un seul nom dans le panthéon personnel de Florian Desbaillet, ce serait Jeff Beck. Le guitariste britannique, disparu en 2023, est pour lui « une véritable énigme » dont le jeu incarne « la grâce à l’état pur ». Mais la liste est longue : les cassettes paternelles de Deep Purple, Prince, Bowie et Zappa ont laissé des empreintes profondes, tout comme les années passées dans des groupes de hard rock. Le fingerstyle, en ce sens, n’est pas une rupture avec son passé : c’est une synthèse. Florian ne renie rien de ses sensibilités rock — on les entend dans ses arrangements, dans l’énergie qu’il met à percuter le corps de sa guitare, dans cette tension permanente entre puissance et délicatesse.
Ce qui le distingue dans le paysage fingerstyle, c’est précisément ce refus du morceau de bravoure gratuit. Il le dit lui-même : la technique doit servir un propos musical, jamais être un simple prétexte à l’esbroufe. Chaque morceau est pensé comme un voyage, avec ses tensions, ses résolutions, ses silences — et c’est dans ces silences que se joue souvent l’essentiel.
Ce qu’il faut retenir
Florian Desbaillet n’est pas un prodige juvénile ni une star des réseaux sociaux. C’est un artisan du son, un musicien qui a pris le temps de traverser trente ans de scènes, de groupes et de sous-sols avant de trouver, dans le fingerstyle, l’espace de liberté totale qui lui permet enfin d’exprimer ce qu’il porte en lui. Seul avec sa guitare, il sculpte des paysages sonores où cohabitent le rock qu’il a dans le sang, la délicatesse du fingerstyle et une profondeur émotionnelle qui ne triche pas. À Guitare en Scène, sur la Scène Quartier Libre, il offrira exactement ce que le festival sait si bien mettre en lumière : un artiste à découvrir, un moment de grâce à saisir, une rencontre musicale qui pourrait bien rester gravée longtemps après que la dernière note se sera évanouie.
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