Antigel 2026 - Hinako Omori, Anna Von Hausswolff

Hinako Omori Anna Von Hausswolff Antigel

L'Alhambra, Genève, Suisse,

Il y a des soirées où la musique ne se contente pas d’occuper l’espace : elle le reconfigure. Ce jeudi soir, dans le cadre du festival Antigel, l’Alhambra genevoise s’est muée en terrain de métamorphose sonore. Deux artistes, deux univers en apparence antinomiques — l’apesanteur ambient de Hinako Omori et la déflagration rituelle d’Anna von Hausswolff — et pourtant, une continuité troublante. Comme si la première avait préparé le terrain, abaissé les défenses de l’auditoire, pour que la seconde puisse y planter ses crocs.

Hinako Omori : l’art de la suspension

© Photos / Marwan Khelif

L’artiste japonaise basée à Londres s’installe sans cérémonie. Pas de grand geste, pas de posture. Juste une présence discrète derrière ses synthétiseurs, et une voix murmurante qui s’infiltre dans la salle comme un courant d’air tiède. C’est planant, au sens le plus noble du terme — non pas l’ambient de décoration intérieure que l’on subit dans les halls d’hôtel, mais un véritable travail de sculpture de l’espace. Ses textures électroniques se déploient en strates, enveloppantes, tandis que sa voix — en anglais, à peine articulée, presque fondue dans le tissu sonore — agit davantage comme un instrument supplémentaire que comme un vecteur de mots.

Le résultat est d’une efficacité redoutable : on se laisse couler. L’Alhambra, d’ordinaire bruissante de l’énergie nerveuse du public d’avant-concert, se fige dans un silence attentif. Hinako Omori ne cherche pas à conquérir — elle invite à l’écoute, elle ralentit le pouls de la salle. Et c’est précisément ce dont nous avions besoin sans le savoir. Car ce qui va suivre exige d’être reçu à cœur ouvert.

Anna von Hausswolff : cathédrale de chair et de souffle

© Photos / Marwan Khelif

Puis la lumière baisse. Le saxophone solo d’Otis Sandsjö s’élève dans l’obscurité — un souffle rauque, presque chamanique, qui plante immédiatement le décor. Pas de bavardage, pas de transition polie : on bascule. L’intro installe une tension primitive, un appel qui semble venir de très loin, et quand le reste du groupe entre en scène — clavier, guitare, basse et batterie —, c’est comme si l’on assistait à la mise en route d’un mécanisme ancien et implacable.

Anna von Hausswolff, depuis ses claviers, orchestre la cérémonie avec la maîtrise d’une officiante. Sa voix, quand elle surgit, est proprement envoûtante — ample, souveraine, capable de passer de la supplique à la transe en l’espace d’un souffle. On pense évidemment à Nick Cave dans la manière d’habiter chaque syllabe comme un acte de foi, mais il y a chez la Suédoise une dimension physique, presque tellurique, qui lui appartient en propre.

Le set navigue entre accalmies et déferlantes avec une intelligence dramaturgique remarquable. Les moments de retenue — où le saxophone dessine des arabesques solitaires ou la voix se fait murmure — ne sont jamais des pauses : ce sont des prises d’élan. Car quand la tempête se lève, elle est d’une violence jubilatoire. Le bassiste David Sabel, archet en main, arrache à son instrument des textures abrasives qui dialoguent avec les guitares saturées de Joel Fabiansson. Des rythmes tribaux, portés par une batterie tour à tour chirurgicale et dévastatrice, viennent renforcer l’ambiance chamanique qui imprègne l’ensemble.

On note un instrument singulier — je découvre par la suite qu’il s’agit d’un cantiga organetto, dont les sonorités organiques ajoutent une couche supplémentaire à l’édifice. C’est dans ces détails que réside la richesse du projet Iconoclasts en version live : chaque musicien apporte sa propre couleur à une palette déjà somptueuse.

Mais le moment de grâce absolue, c’est le final. Anna von Hausswolff attaque a cappella — sa voix nue, sans filet, suspendue dans le silence de la salle. Puis, lentement, inexorablement, la guitare saturée monte. Le clavier s’épaissit. Le saxophone se fait grondement. L’ensemble se densifie jusqu’à atteindre une intensité quasi insoutenable — une ambiance envoûtante, presque sacrée, qui fait de ce concert ce qu’il a toujours promis d’être : un rituel. L’intro et l' outro se répondent comme les deux pans d’une même prière. Le cercle se referme.

Standing ovation. Le public de l’Alhambra, debout, rend les armes. Difficile de faire autrement.

L’écho du sacré

Ce que cette soirée Antigel a offert dépasse le simple enchaînement de deux concerts. Hinako Omori et Anna von Hausswolff, chacune à sa manière, explorent les limites de l’écoute — l’une par la douceur immersive, l’autre par la submersion totale. La première nous a bercés ; la seconde nous a secoués. Ensemble, elles ont transformé l’Alhambra en un espace où le temps se distord et où la musique redevient ce qu’elle a toujours été dans ses formes les plus anciennes : une expérience collective du sacré.

Avec Iconoclasts, Anna von Hausswolff ne se contente pas de confirmer son statut de figure majeure du rock expérimental européen — elle l’élargit. L’ajout du saxophone d’Otis Sandsjö au cœur de son dispositif live est une trouvaille magistrale, insufflant à ses compositions une énergie nouvelle, à mi-chemin entre le free jazz et le post-metal. Quant à Hinako Omori, elle prouve une fois de plus que l’ambient, quand elle est portée par une vraie vision artistique, n’a rien d’un art mineur.

On ressort de l’Alhambra ce soir-là avec cette certitude : certaines musiques ne se consomment pas. Elles se vivent. Et celle-ci, on ne l’oubliera pas de sitôt.

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