Antigel 2026 - Eckhart, Last Train
Ce soir, Antigel avait choisi de secouer les murs de l’Alhambra. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le contrat a été rempli — et largement dépassé. Devant une salle dont la moyenne d’âge trahissait l’appétit d’une nouvelle génération pour un rock vivant et sans filtre, la soirée a offert deux propositions radicalement différentes mais unies par une même intensité.
Eckhart : la machine humaine
© Photos / Marwan Khelif
Quand les deux membres d’Eckhart prennent place sur scène — un batteur et un chanteur —, on ne sait pas encore très bien à quoi s’attendre. Une voix traitée par des effets qui la déforment, la tordent, la rendent méconnaissable, et un arsenal de pédales qui transforme ce duo minimaliste en quelque chose de bien plus vaste. Le premier abord est déstabilisant, il faut l’admettre. On cherche ses repères dans ce magma sonore où s’entrechoquent des échos de trip-hop, de textures industrielles et de pulsations électroniques.
Puis quelque chose bascule. On cesse de chercher à catégoriser et on se laisse happer. La voix, défigurée par les effets, cesse d’être un simple véhicule pour les mots : elle devient un instrument à part entière, une matière sonore malléable qui dialogue avec les frappes de batterie. Le résultat est étrangement entraînant, physique, presque hypnotique. Le duo n’a besoin de personne d’autre sur scène pour remplir l’espace. Avec leur batterie, leurs pédales et cette voix mutante, ils construisent un univers dense et abrasif qui, sous ses dehors expérimentaux, sait trouver le chemin du corps. Le public, d’abord intrigué, finit par se laisser embarquer. Une première partie qui fait bien plus que meubler l’attente.
Last Train : l’incendie
© Photos / Marwan Khelif
Et puis Last Train arrive. Et tout explose.
Dès les premières mesures, l’Alhambra change de dimension. L’énergie qui se dégage de la scène est proprement insensée — de celles qu’on ne peut ni simuler, ni contenir. Le quartet de Mulhouse délivre un rock à l’état pur, frontal, charnel, dévastateur. Pour leur première venue à Genève en tant que tête d’affiche, ils ne font pas dans la demi-mesure. Ça saute, ça bouge, ça cogne. Les lumières répondent à la fureur des guitares, stroboscopiques et nerveuses, transformant la salle en un organisme vivant qui respire au rythme des riffs.
Sur scène, les deux guitaristes se jettent littéralement vers le public, accroupis au bord de la scène comme pour abolir la dernière frontière entre la salle et le groupe. Ce n’est pas de la posture : c’est un besoin viscéral de communion. Et le public répond avec la même ferveur. Les corps se soulèvent, le crowdsurfing s’invite dans la fosse, et à un moment — image saisissante — Jean-Noël Scherrer se retrouve à jouer porté par les mains du public, littéralement soulevé par ceux à qui il donne tout. La scène est un échange, pas un spectacle.
Puis vient la rupture. Après cette déflagration collective, le chanteur revient seul sur scène. Un piano. Le silence. Et les premières notes de This Is Me Trying s’élèvent dans une Alhambra soudain suspendue. Ce qui se passe alors relève de ces moments rares où une salle entière retient son souffle. Des frissons. Pas la métaphore — les vrais, ceux qui remontent le long des bras et serrent la gorge. Après l’ouragan, cette nudité émotionnelle frappe avec une puissance d’autant plus dévastatrice. C’est la marque des grands groupes de scène : savoir qu’il n’y a pas de catharsis sans vulnérabilité.
Le rock a de beaux jours devant lui
En regardant cette salle pleine de visages jeunes, extatiques, trempés de sueur, on mesure à quel point le diagnostic de mort du rock est prématuré. Last Train, après avoir écumé les plus grands festivals européens l’été dernier — Dour, Hellfest, Rock en Seine, Sziget —, prouve ce soir à Genève que le genre n’a besoin ni de nostalgie ni d’ironie pour exister. Juste de sincérité, de tripes et de cette rage communicative qui transforme une salle de concert en communauté éphémère. Antigel, en programmant cette soirée, rappelait une évidence parfois oubliée : le rock, quand il est joué comme ça, reste l’une des expériences collectives les plus puissantes qui soient.












































