Cursum Perficio

Cursum Perficio

Anthrax

Dix ans. Entre For All Kings, sorti en février 2016, et Cursum Perficio, Anthrax n'avait jamais laissé passer autant de temps sans album studio. Il y a eu la pandémie, qui a fauché l'enregistrement prévu en 2020, des annonces de sortie repoussées d'année en année, des chansons écrites puis jetées, et des détours que personne n'avait vus venir : Scott Ian parti ressusciter Mr. Bungle, Charlie Benante derrière les fûts de Pantera pour la tournée de retrouvailles. Pendant ce temps, Slayer a fait ses adieux, Megadeth a entamé les siens, et le groupe du Queens s'est retrouvé, un peu malgré lui, le dernier du Big Four à publier un disque de thrash avec l'envie de ceux qui ont encore quelque chose à prouver. Il a d'ailleurs ouvert pour Megadeth sur le volet canadien de sa tournée d'adieu, en début d'année, avant de partager l'affiche d'Iron Maiden en Amérique du Nord cet automne.

Le titre, latin, se traduit par « j'achève mon parcours ». Charlie Benante l'a trouvé en regardant un documentaire sur Marilyn Monroe : la formule était inscrite sur un carreau de sa dernière maison. Le groupe jure que ce n'est pas un dernier album, plutôt la fin d'une étape — même si Scott Ian, à deux semaines de la sortie, confiait à Rolling Stone Brasil qu'il ne savait pas s'il y en aurait un autre, que le quintette partait tourner deux ans et qu'on verrait à soixante-cinq ans. L'enjeu est donc clair : si c'est la dernière page, elle doit tenir la comparaison avec le reste du livre. Et Scott Ian a placé la barre lui-même, en comparant ouvertement le disque à Among the Living.

Le line-up est celui de For All Kings, inchangé depuis une décennie : Joey Belladonna au chant, Scott Ian et Jonathan Donais aux guitares, Frank Bello à la basse, Charlie Benante à la batterie — quatre des cinq musiciens jouaient déjà sur Among the Living en 1987. L'album a été mis en boîte au Studio 606 de Dave Grohl, à Los Angeles, et coproduit par le groupe et Jay Ruston, qui signe là sa troisième collaboration avec Anthrax. Le son lui doit beaucoup : massif, dense, bourré d'idées, moderne sans jamais être lissé jusqu'à la stérilité. Onze titres, cinquante-quatre minutes : c'est long pour du thrash, et c'est là que se jouera l'essentiel du débat.

Le disque s'ouvre sur « Persistence of Memory », une minute d'introduction atmosphérique, avant « The Long Goodbye », le choix le plus risqué de la tracklist. Un mid-tempo ample, mélodique, presque solennel, où Scott Ian raconte la maladie d'Alzheimer de son père. Le morceau aurait eu sa place sur Persistence of Time — même gravité, même refus de l'efficacité facile — et il demande plusieurs écoutes pour révéler ce qu'il porte. Placé en ouverture, il déroute ; c'est pourtant l'un des textes les plus forts qu'ait écrits le guitariste.

La décharge arrive juste après. « It's for the Kids », premier extrait dévoilé en mai, est une déclaration d'amour aux fans selon Scott Ian lui-même : quatre minutes de thrash à l'ancienne, avec un clip qui fait un clin d'œil appuyé à celui de « Madhouse ». Charlie Benante en a donné la clé rythmique : la batterie file à pleine vitesse pendant que les guitares martèlent des noires, un tiraillement permanent entre les deux qui donne au morceau sa tension de corde trop tendue. Derrière l'hymne à la fosse, Steel Druhm, chez Angry Metal Guy, relève que le texte parle des fusillades en milieu scolaire — ce qui donne au refrain une amertume qu'on ne soupçonne pas à la première écoute. « Everybody's Got a Plan », troisième single, est du Anthrax tardif dans ce qu'il a de plus pur : un riff trapu qui cogne en boucle, des chœurs de gang comme en 1988, et un Joey Belladonna qui chante comme si les décennies n'avaient pas de prise sur lui.

Vient ensuite « The Edge of Perfection », que Scott Ian n'a pas hésité à présenter comme la meilleure chanson de l'histoire du groupe. L'emphase est à la hauteur du pari : près de sept minutes, des riffs en trémolo, des blast beats, des nappes qui lorgnent franchement vers le black metal atmosphérique. Rien de tout cela n'existait dans le vocabulaire d'Anthrax. Le morceau désarçonne au premier passage, s'impose au troisième, et ses changements de cap incessants, entre vieille école et réflexes plus récents, font la démonstration de ce que ce line-up sait faire techniquement. On peut le trouver une minute trop long ; on peut difficilement lui reprocher de manquer d'ambition.

La seconde moitié est plus inégale, mais jamais creuse. « Infectious » ralentit le pas sur un riff simple et poisseux, avec un swing hard rock que Steel Druhm compare à ce que Metallica faisait sur Load — le compliment est sincère — et un texte qui puise dans Le Fléau de Stephen King, avec un rappel de « Captain Trips », tiré d'Among the Living, que le roman avait déjà inspiré en 1987. « NYC 93 » est un coup de poing punk à la gloire du New York des années 1990, tellement rugueux qu'on jurerait entendre Overkill. Le morceau-titre, sombre et mélodique, a une vraie carrure mais s'étire au-delà de ses six minutes en répétant son idée centrale. « T.O.M.B. » — pour Target On My Back — écrase plutôt qu'il ne file, « Watch It Go » est une fuite en avant chaotique à toute allure, et « My Victory » referme le disque sur un mélange de technique et de refrain absurdement accrocheur qui donne envie de relancer l'album.

Au centre de tout, il y a la paire Benante-Bello, qui reste l'une des meilleures sections rythmiques de l'histoire du thrash. Benante, qui compose l'essentiel des riffs, joue avec une précision de métronome et une rage de gamin ; Bello ne se contente jamais de doubler la guitare. Jonathan Donais, toujours le « petit nouveau » aux yeux de la presse américaine, tient sa place sans complexe face à la vieille garde, et Scott Ian reste ce qu'il a toujours été : la main droite la plus sèche de New York. Quant à Joey Belladonna, sa voix a naturellement changé depuis les années 1980, mais elle reste claire, puissante, reconnaissable entre mille, oscillant selon les titres entre la limpidité de Persistence of Time et le grain plus rugueux de Worship Music.

La presse a globalement salué le retour. Dom Lawson, sur Blabbermouth, lui accorde 8/10 et voit dans « The Edge of Perfection » le meilleur titre du groupe depuis le retour de Belladonna, concluant qu'il reste largement de quoi faire dans le réservoir. Essi Berelian, pour Classic Rock, parle d'un raz-de-marée d'Anthrax en grande forme et espère le début d'une renaissance de fin de carrière. Plus mesuré, Steel Druhm (Angry Metal Guy, 3,5/5) juge l'album trop concentré sur sa première moitié et un cran en dessous de For All Kings, tout en saluant un disque très solide de la part d'un groupe qu'on a enterré trop souvent. Michael Gallucci, chez Ultimate Classic Rock, reproche aux morceaux les plus longs une habitude héritée des années 1980 et préfère de loin les titres directs. Le public, lui, a répondu présent : numéro un du classement rock et metal britannique, top 5 en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Suède et en Finlande, sixième en Wallonie.

Les réserves sont réelles. L'album aurait gagné à perdre un titre ou quelques minutes ici et là, et sa meilleure moitié est clairement la première. Mais le principal est ailleurs : Cursum Perficio ne sonne ni comme un disque de vétérans qui recyclent leur gloire, ni comme une tentative maladroite de rester dans l'air du temps. Il sonne comme Anthrax — furieux, joueur, sérieux quand il le faut — avec en prime deux ou trois idées que personne n'attendait de musiciens qui approchent les soixante-cinq ans. Si c'est vraiment la fin du parcours, la sortie est digne. Si ce n'en est qu'une étape, on attendra le prochain avec impatience. En moins de dix ans, si possible.

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