Who Loves the Sun

Who Loves the Sun

Chat Pile

Il y a des groupes que l'on attend au tournant parce qu'ils ont fait du désespoir un style, et que le style, à force, menace de devenir une recette. Chat Pile est de ceux-là. Formé en février 2019 à Oklahoma City, le quatuor — Raygun Busch au chant, Luther Manhole à la guitare, les frères Stin à la basse et Cap'n Ron à la batterie, tous sous pseudonyme — s'est fait un nom avec God's Country, puis avec Cool World, deux disques de sludge et de noise rock où l'Amérique des faubourgs ruinés, des emplois dégradants et des écrans qui anesthésient était filmée sans filtre. Le groupe a aussi publié In the Earth Again avec le guitariste Hayden Pedigo, détour plus contemplatif qui laissait deviner qu'il y avait chez eux autre chose qu'un mur de riffs. Who Loves the Sun, que Nu Metal Agenda compte comme leur troisième album à part entière, paraît le 4 septembre 2026 chez The Flenser, leur maison depuis 2020, et la question qui se pose est simple : que fait-on quand on a déjà tout dit de la noirceur ?

La réponse du groupe tient dans ses propres mots. Ray B. résume le disque comme celui de ses griefs contre le monde moderne — l'intelligence artificielle, le génocide, le dérèglement climatique, les puissants et les accapareurs d'argent — tandis que Stin y voit, plus profondément, la lutte pour rester humain à une époque d'« extrême anti-humanité ». Le titre, lui, est une ironie de plus : une question posée au soleil dans un pays où il ne reste, sur la pochette, qu'une maison calcinée au premier plan et, derrière elle, la Devon Tower, monolithe de verre largement vide qui domine l'horizon d'Oklahoma City. L'image dit tout du disque : le déclin économique, les promesses abandonnées, la vitrine qui brille sur le vide. L'enregistrement a été assuré par Stin, dans l'esprit d'autonomie qui caractérise le groupe, et le mixage confié à Ben Greenberg, ce qui explique sans doute la clarté nouvelle d'un son qui n'a pourtant rien perdu de son poids.

Le disque s'ouvre sur « Creature », et pose d'emblée la méthode : une dynamique de contrastes, le calme puis l'éruption, que Jeff Terich, dans Treble, rattache à la tradition alt-rock du loud-quiet-loud. Olly Thomas, dans Kerrang, y entend dès les premières mesures un jeu de batterie qui évoque Shellac autant que Led Zeppelin, et c'est bien une rythmique plus charpentée, plus inventive, que celle des débuts. Les paroles s'attaquent à l'autodestruction collective, au climat, à ce que John Wohlmacher, dans New Noise Magazine, décrit comme une condamnation du dérèglement climatique portée par des images cosmiques. Puis vient « Deep Blue », le premier single, que Stin a présenté lui-même comme du Chat Pile qui ferait du Billy Squier : la formule est drôle, et elle dit quelque chose de vrai, puisque le morceau a un vrai refrain, une production plus brumeuse, presque désorientée, et un propos sur la dépendance aux écrans qui n'a rien de léger. Terich le range parmi les titres où la production se fait plus floue, comme pour mimer l'état qu'elle décrit.

C'est précisément ce que Who Loves the Sun fait de mieux : mêler l'accessibilité et le malaise. « Same Rules » est, selon Terich, la chanson la plus retenue du groupe, des guitares claires étirées avant un écrasement final ; Wohlmacher y voit un des moments post-punk plus doux du disque, et la parenté avec Killing Joke et Big Black qu'il évoque à l'échelle de l'album se lit autant dans ces guitares sèches que dans le grondement des morceaux les plus rudes. À l'opposé, « PEN I S MALL » est « une bête absolue », écrit Terich, qui y entend une exploration brutale de ce que le capitalisme fait aux gens ; Lambgoat y note des riffs rebondissants et dissonants, doublés de pesanteur doom, et Wohlmacher y voit le travail d'entretien devenu champ de bataille. « Shrine » est, de l'avis du même critique, l'un des sommets : des accroches qui font jeu égal avec les ravages, et une veine grunge que Lambgoat relève aussi. « Christabel '26 » flirte avec le métal alternatif, tandis que « Influence » ramène vers le sludge et le hardcore, avec des tournures plus mathématiques, et un écho au Bleach de Nirvana que relève Terich ; Wohlmacher le lit comme un texte sur l'anesthésie que provoquent les réseaux sociaux face à la violence. Sur « Intruder » et « Influence », deux voix invitées, celles de Claire Hannah et Brittany Sawtelle du groupe Nightosphere, viennent élargir le spectre sans l'adoucir.

Le disque ne se contente pas de cogner. « Family Funeral » joue sur l'alternance des forces et des silences, et Wohlmacher y lit la réécriture du mythe de Médée en fait divers. La fin, enfin, est le moment le plus inattendu : « October All the Time », ballade élégiaque d'abord acoustique, qui monte lentement vers une dernière poussée de puissance. C'est un geste de tendresse, ou du moins de consolation amère — Wohlmacher parle d'un réconfort sombre — qui donne au disque une vraie forme de conclusion. Raygun Busch, tout au long du disque, chante avec une expressivité de plus en plus inhumaine, entre murmure, hurlement et incantation, au sein d'un son lourdement saturé mais jamais confus.

L'accueil est à la hauteur de l'ambition. Olly Thomas, pour Kerrang, lui donne quatre étoiles sur cinq et y voit plus de ce que les fidèles réclament, avec quelques degrés d'accessibilité en plus. Wohlmacher, chez New Noise Magazine, le crédite de 90 % et le qualifie d'œuvre d'une grande complexité psychologique, une boussole dans la dérive américaine. Drew Davis, pour Nu Metal Agenda, le place parmi les sommets de 2026 et parle du meilleur album du groupe à ce jour, tandis que Lambgoat lui accorde 8/10, saluant un disque plus lourd et plus sombre où le commentaire social rencontre le travail sur le son, dans un genre que son auteur juge pourtant essoufflé. Terich, de son côté, parle d'un disque stimulant, capable d'accompagner l'auditeur dans le chaos contemporain sans lui faire perdre son humanité. Les comparaisons convergent vers The Jesus Lizard et Pissed Jeans, ce qui situe plutôt bien l'endroit où le groupe se tient : dans la lignée du noise rock américain le plus physique, mais avec un sens de la mélodie qu'il n'avait jamais aussi bien assumé.

Reste une réserve, mineure, que le disque s'accorde lui-même : à force de varier les ambiances, il risque de décevoir ceux qui venaient pour la seule brutalité des débuts, et la production plus claire n'aide pas toujours à sentir la saleté qui faisait le charme de God's Country. Mais c'est un reproche de puriste, et il pèse peu face à la maîtrise de l'ensemble. Who Loves the Sun n'est pas un virage : c'est un élargissement, la preuve que Chat Pile peut chanter plus juste, écrire plus large et jouer plus fin sans rien céder sur l'essentiel, l'intransigeance du propos. Le groupe est en tournée nord-américaine cet automne, avec des dates à Brooklyn Steel le 11 novembre et à Union Transfer le 12, et ces dix titres devraient trouver sur scène leur pleine mesure.

Notre verdict : un disque noir, mais lucide, et le plus accompli d'un groupe qui n'a jamais eu besoin de crier plus fort pour qu'on l'entende. À écouter fort, et de préférence en lisant les paroles.

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