
Tungl
Il y a des artistes que l'étiquette « metal » ne contient pas, mais que les labels de metal finissent par recueillir. Eivør, chanteuse féroïenne passée par le jazz, la pop, le folk et l'électronique, signe avec Tungl son premier disque chez Nuclear Blast, deux ans après Enn (2024), paru le 16 octobre 2026. L'enjeu est simple à énoncer : que devient une voix aussi singulière quand elle s'installe dans une maison réputée pour ses guitares ? La réponse tient moins dans un durcissement du propos que dans un assombrissement du décor. « Lune », en féroïen, est le mot qui donne son titre à l'album ; c'est aussi la bonne image, celle d'un astre qui commande les marées et que l'on regarde la nuit.
Dix titres, dont sept chantés en féroïen et trois en anglais, selon Lysandre Pons, dans Out of Rage. L'album est produit par Tróndur Bogason, que créditent Ed Ward, dans Already Heard, pour le son de « Healer », et Distorted Sound pour « Drekafljóð », enregistré avec le groupe d'Eivør. Toujours selon Pons, les séances ont eu lieu avec le groupe dans une maison louée à Velbastaður, ce qui expliquerait le côté organique de l'ensemble malgré l'épaisseur électronique. Le poème de « Drekafljóð » a été achevé avec la poétesse Marjun S. Kjelnæs ; « Everyone But Me » est coécrit avec le compositeur Danny Saul ; et sa sœur Elinborg chante sur « Fangað ». Nous n'avons trouvé aucune source nommant le mixeur ni le studio de mastering, et nous nous en tenons là.
« Og mánin græt » ouvre l'album sur un battement de cœur et des voix qui s'étagent en écho. Le titre s'appuie sur la tradition de la danse en chaîne féroïenne, et sa montée lente, électronique et guitare mêlées, installe d'emblée le registre rituel du disque. Ed Walton, dans Distorted Sound, y entend un pouls plutôt qu'un rythme ; Ed Ward, lui, ose l'image d'une Lady Gaga croisée avec Architects, ce qui dit bien le grand écart entre pop et pesanteur. « Drekafljóð », l'un des extraits, durcit la basse et les rythmiques : percussions presque industrielles, claviers sombres, guitare distordue. Lysandre Pons y reconnaît des inflexions à la Björk, Walton des montagnes brumeuses et de vieux récits. Eivør dit y célébrer cette force intuitive que chacun porte en soi, et le morceau est tout à la fois dansant et mélancolique, deux mots qu'elle emploie elle-même.
« Verjugarðar », dévoilé en premier, est une ballade rock électronique épique et sombre, d'après la chanteuse, sur deux êtres qui ont perdu ce qui les liait, et sur les murs qu'on bâtit pour se protéger et qui finissent par séparer. Twelve, dans Angry Metal Guy, en retient l'ampleur cinématographique, avec des synthétiseurs qui font office de cordes ; Walton voit les guitares passer au premier plan dans une enflure inquiétante. « Spøkilsir » est le moment le plus hypnotique : un morceau d'esprit transe, aux voix murmurées comme des formules, aux éléments pop à peine perceptibles. Vient ensuite « Hinumegin », que Walton place en tête de ses titres préférés, avec des arrangements orchestraux qu'il rapproche de Hans Zimmer, tandis que Twelve y trouve le sommet de grandiloquence de l'album. Le détour n'a rien d'incongru : Eivør a prêté sa voix à la musique de Bear McCreary pour God of War Ragnarök, rappelle Ward, et la dramaturgie de cet univers se devine dans les montées du disque.
La seconde moitié est plus inégale, et c'est là que les critiques divergent. « Healer », l'un des trois titres en anglais et l'un des extraits dévoilés avant la sortie, est plus lourd et plus inquiet ; il s'accumule en une masse de douleur avant de se refermer doucement, d'inspiration trip-hop selon Pons. « Eon » lui répond en ballade : un piano nu, puis des cordes en plein refrain. Twelve le trouve trop simple et inachevé, Walton y goûte au contraire une accessibilité qui ne tourne pas à l'artifice. « Tann tú saknar » est le morceau qui fâche : rythmiques mécaniques, alt-pop un peu raide, que Ward juge convenu et sans poids. « Fangað », duo avec Elinborg, mêle un beat de type hip-hop et des chants de gorge ; Twelve la trouve intrigante sans en être convaincu. L'album se ferme sur « Everyone But Me », au piano grave, aux synthétiseurs qui scintillent et à une voix fragile, presque rêvée ; c'est une fin à l'image de l'ensemble, vulnérable après avoir fait trembler les murs.
La réception dessine un consensus chaleureux avec une fracture nette. Ed Walton, dans Distorted Sound, lui met 9/10 et admire une artiste qui, après tant de disques, sonne encore neuve ; Lysandre Pons, dans Out of Rage, donne le même 9/10 et parle d'un voyage qui mène de l'obscurité à la tendresse ; Ed Ward, dans Already Heard, y voit le point culminant de sa puissance créatrice, sans note chiffrée. Twelve, dans Angry Metal Guy, est plus réservé : 3/5, un disque atmosphérique et intense mais « hit-or-miss », parfois trop immobile. On peut lui donner raison sur un point : la densité des textures finit par écraser les respirations. Mais le reproche touche davantage l'enchaînement du milieu de disque que l'écriture.
Notre avis est plus proche de celui des enthousiastes. Tungl n'est ni un disque de metal, ni un disque de folk, ni un disque d'électronique : c'est le disque d'une voix qui a trouvé un décor assez vaste pour toutes ses ombres. Les trois ou quatre titres réellement grands (« Og mánin græt », « Drekafljóð », « Verjugarðar », « Hinumegin ») suffisent à justifier l'achat, et les faiblesses du milieu, réelles, n'entament pas l'impression d'un album pensé comme un cycle, du battement initial à l'aveu final. Pour s'en convaincre sur scène, la tournée nord-américaine d'octobre et de novembre précède des dates au Royaume-Uni et en Europe à partir de mars 2027, après des concerts de sortie à la Nordic House de Tórshavn, les 16 et 17 octobre, puis au Harpa, à Reykjavík, le 23 octobre.
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