Neuf ans. C'est le temps qui sépare Walk the Earth, paru en 2017, de Come This Madness, douzième album d'Europe, sorti le 25 septembre 2026 chez Silver Lining Music. Neuf ans pour un groupe que le monde entier résume encore à un synthétiseur et à un compte à rebours, celui de The Final Countdown, dont on fête précisément les quarante ans cet automne. Le quintette suédois aurait pu se contenter de la tournée anniversaire, qui a démarré le 30 septembre à Glasgow. Il a préféré revenir avec des chansons neuves, et l'enjeu est là : prouver que le second chapitre, ouvert avec la reformation de 2003, pèse autant que le premier. Jonathan Smith, sur Sonic Perspectives, remarque d'ailleurs que les albums de l'après-2003 dépassent désormais, en nombre, ceux des années 1980.
Le groupe est au complet : Joey Tempest au chant, John Norum à la guitare, John Levén à la basse, Mic Michaeli aux claviers et Ian Haugland à la batterie. Le disque a été enregistré au RMV Studio de Stockholm, fondé par Benny Andersson et Ludvig Andersson, sous la direction de Tom Dalgety, un producteur qu'on associe à Ghost, Rammstein, Pixies, The Cult et Opeth. Le mixage est signé Mike Fraser, dont le nom court des pochettes d'AC/DC à celles de Metallica. Joey Tempest a eu cette formule : Dalgety est devenu « un sixième membre du groupe », créatif, musical et d'une intuition redoutable. Le résultat s'entend. Dans Classic Rock, Philip Wilding le décrit comme un disque « plus acéré, plus dur et plus rapide », qui « brille comme une carrosserie fraîchement repeinte », avec une énergie qui évoque Scorpions à son sommet et le Whitesnake de la maturité. Matthew Caldwell, de The Razor's Edge, relève de son côté que la production de Dalgety pousse la basse très en avant, ce qui donne au disque un socle plus lourd que ce que laissait attendre le nom d'Europe.
Onze titres, un peu plus de quarante et une minutes : la durée est celle d'un album de l'âge d'or, sans gras. « One on One » ouvre le bal, et c'était déjà le premier extrait, dévoilé fin avril. Une intro orchestrale, puis un riff de basse qui s'installe et un refrain taillé pour les stades : Joey Tempest disait y retrouver une fraîcheur de puissance, tout en laissant « certaines mélodies le ramener là où tout a commencé », avec des paroles qui parlent d'aujourd'hui plutôt que d'évasion. « The Cult of Ignorance », deuxième single, mise sur les synthés de Mic Michaeli et sur une guitare qui répond du tac au tac ; Itay Gilad, dans Distorted Sound, lui trouve un refrain redoutablement accrocheur malgré des couplets bizarres, et Caldwell note que le texte s'inspire d'Isaac Asimov. Le titre éponyme, « Come This Madness », porte pour Caldwell un message d'espoir, relevé par un solo partagé entre guitare et claviers.
C'est pourtant avec la ballade que le disque touche le plus juste. « This Time of Year » est un morceau de piano, de voix et de retenue, où la voix de Joey Tempest est mise en avant, avec un solo de John Norum et les claviers de Mic Michaeli en soutien. Gilad parle de « possiblement la meilleure ballade que vous entendrez cette année », avec un refrain spectaculaire et un changement de tonalité qui fait mouche ; Aaron Badgley, dans The Spill Magazine, en retient lui aussi la puissance émotionnelle. Plus loin, « Scandinavian Eyes » est l'un des morceaux d'ampleur du disque : orchestral à l'entrée, il bascule vers un hard rock à la Deep Purple, avec en invité la voix rugueuse de Mikael Åkerfeldt, le chanteur d'Opeth. Le mélange paraît incongru sur le papier ; à l'écoute, il apporte du contraste, et Gilad y note un va-et-vient réussi entre synthés et solos de guitare. Tobias Forge, de Ghost, est l'autre invité annoncé du disque, mais les critiques n'indiquent pas sur quel titre il intervient, et je ne m'aventurerai pas à le deviner.
La seconde moitié ne faiblit pas. « Takin' It Back » est, pour Caldwell, l'un des prétendants au meilleur titre de l'album, mélodie et puissance comprises. « The Devil's Back » en est le moment le plus lourd selon Gilad, qui y apprécie un riff groovy, « le refrain le plus accrocheur du disque » et des envolées de John Norum qui s'autorisent l'improvisation dans le dernier refrain. « In the Absence of Grace » est la surprise de l'ensemble, avec un proverbe turc sur les châteaux et les clowns que cite Caldwell, tandis que Badgley y entend, comme dans « The Angels Must Have Flown », des influences progressives. Le morceau de clôture, « Nothing Can Follow This », avance d'abord comme du Bruce Dickinson avant de glisser vers des couleurs moyen-orientales : un finale ample, qui donne raison à son titre.
Reste la question de fond, celle de l'identité. La question que pose ce retour est celle de l'équilibre entre mémoire et élan. Jonathan Smith y voit un disque qui tutoie Boston, Journey et Deep Purple tout en gardant une production moderne, alors que Markus, sur Markus Heavy Music Blog, souligne que cinq musiciens qui jouent ensemble depuis des décennies continuent de mettre la chanson avant l'ego. Badgley, lui, assure que le groupe ne se répète jamais et que le disque se mérite à la réécoute, avec ses moments cachés et ses couches successives. Si l'on cherche un reproche, il tient à cette ambition même : un disque qui visite les années 1970, les années 1980 et le présent s'expose à contenter tout le monde, et les critiques, presque unanimes, n'en pointent pourtant aucun, ce qui dit quelque chose de la solidité du matériau.
Côté notes, l'accueil est excellent : 9/10 pour Gilad chez Distorted Sound, 9/10 pour Badgley, 9/10 encore pour Markus, 8,6/10 pour Jonathan Smith chez Sonic Perspectives, et un accueil très favorable de Caldwell, qui écrit que ce n'est pas Europe « en train de faire semblant » mais un groupe au sommet de son art, rappelant pourquoi sa carrière est si longue. On ne le contredira pas. Come This Madness n'est pas la révolution : c'est un disque de hard rock mélodique, sérieux, bien produit, qui prouve que le groupe n'a pas besoin de The Final Countdown pour exister. Une belle manière de souffler les quarante bougies. Sur scène, la tournée anniversaire dira si les nouveaux titres tiennent la comparaison avec les hymnes ; sur disque, ils la soutiennent déjà.

Commentaires