
Decay
Il y a des adieux qui se font en douceur, et il y a Godflesh. En mars 2026, Justin Broadrick annonçait que le groupe ne monterait plus sur scène : les complications d'une opération abdominale lourde, consécutive à une hernie, lui interdisaient désormais le chant rugueux et physique que réclame cette musique. Le duo de Birmingham, formé à la fin des années 1980, séparé en 2002 puis reformé en 2009, s'éteint donc sur le terrain où il n'a jamais transigé : le studio. Decay, son dixième album, paraît le 25 septembre 2026 chez Relapse Records, et il arrive avec un poids que peu de disques de métal industriel ont eu à porter : celui d'un testament.
Le contexte compte, mais il ne doit pas écraser le disque. Selon Geoff Topley, sur Echoes and Dust, Decay est issu des mêmes sessions que Purge, sorti en 2023, et Langdon Hickman, dans Treble, précise qu'il a été enregistré avant que la maladie ne le transforme en chant du cygne. Ce qu'on entend, c'est donc moins un adieu composé que le revers sombre d'un album précédent, et le chemin parcouru depuis Post Self, en 2017, y est sensible : là où ce dernier laissait entrevoir une lueur, Decay referme la porte. Autour de Broadrick, guitare, voix et programmation, il n'y a toujours que Ben Green à la basse : deux hommes, une boîte à rythmes, et un son qui n'a jamais eu besoin de davantage.
Six morceaux seulement, mais d'une durée qui rappelle que Godflesh n'a jamais cherché l'efficacité. « Master and Slave » ouvre le disque sur environ neuf minutes de guitares sludge, lourdes et mâchées, enveloppées d'une ambiance profonde et ponctuées par un battement électronique qui perce plus qu'il ne martèle. C'est l'ouverture la plus patiente que le groupe ait écrite depuis longtemps, et Wil Cifer, pour Ghost Cult Magazine, y entend quelque chose d'hypnotique, presque de monotone au sens noble du terme : la répétition comme méthode d'envoûtement. Son titre, à lui seul, renvoie aux thèmes de domination qui hantent le groupe depuis Streetcleaner, en 1989.
« Living/Ending », premier extrait dévoilé avant la sortie, est le morceau le plus immédiatement accessible, avec son groove palpitant, ses guitares saturées et une charge émotionnelle qui contredit la réputation glaciale du duo. Les voix y sont plus éthérées que par le passé : celles qu'on associait jusqu'ici à Jesu, l'autre grand projet de Broadrick, prennent le pas sur le grondement des débuts. Ce choix doit sans doute autant à l'esthétique qu'à la convalescence, puisque certaines parties vocales auraient été captées alors que le chanteur se remettait de sa hernie, comme le rapporte Geoff Topley. La fragilité devient un matériau, et c'est l'un des plus beaux paradoxes du disque : une musique conçue pour écraser qui laisse filtrer, çà et là, une respiration.
« Feral Colony » avance en pesant sur chaque temps, avec un martèlement que Topley rapproche d'un glam stomp passé à la moulinette industrielle, tandis que des chants lointains, presque des incantations, montent derrière les guitares. « Fear of Man » déplace le curseur vers une atmosphère post-rock, plus aérienne, sans jamais renoncer à la pesanteur, et « Fodder » est, pour Cifer, plus malveillant dans ses intentions, avec des dynamiques qui s'empilent en couches successives.
Reste « Consume Me », qui clôt l'album sur près de douze minutes et en constitue le centre de gravité. Broadrick y chante plus bas, avec des intonations rageuses que Cifer décrit comme grognées, et la progression, lente et inexorable, tient plus du sludge que de l'industriel. Topley le juge le morceau le plus perturbant du lot, un titre destructeur qui exige plusieurs écoutes avant qu'on puisse seulement le regarder en face. Rowan Bruce, de Distorted Sound, y voit l'aboutissement des ambitions du disque, par sa durée et par l'épaisseur de sa production. Pour un groupe qui fut un temps le fer de lance d'une certaine violence mécanique, finir sur une plage aussi longue, aussi épuisante, est presque une profession de foi.
Sur le plan sonore, Decay compose avec les ingrédients que le public connaît : guitares chugging qui semblent s'enfoncer dans le sol, programmation rythmique sèche, basse qui fait trembler les murs. Mais le disque ne se contente pas de ressasser. Rowan Bruce relève des traces de dub, de rock industriel plus contemporain et même de nu-metal dans l'alliage, tout en jugeant l'ensemble « unequivocally » Godflesh dès les premières notes. Aydin Khalili, dans The Quietus, parle d'un « pummelling swan song » et rattache le disque à l'époque de Streetcleaner et d'A World Lit Only by Fire, avec des influences qu'il situe du côté de Swans et de Big Black : un retour au riff, donc, après les détours rythmiques des années récentes. Langdon Hickman, dans Treble, rappelle quant à lui que ce son ressort aussi de boucles de batterie d'inspiration hip-hop et de voix plus nettes, et qu'il n'en reste pas moins, par son nihilisme, du Godflesh typique.
L'accueil critique est à la mesure de la circonstance, ce qui tient autant à l'émotion qu'à la qualité. Wil Cifer, chez Ghost Cult Magazine, donne neuf sur dix, en estimant que le disque résume ce que le groupe est et ce qu'il fait, quitte à ce que certains fans lui préfèrent toujours Streetcleaner ou Pure. Rowan Bruce, chez Distorted Sound, attribue un huit sur dix et salue un album qui parle autant aux vieux fidèles qu'aux nouveaux venus. Langdon Hickman, enfin, ne cache pas ses réserves sur l'originalité (il parle d'un disque typique du projet) mais conclut qu'en tant que somme d'un héritage, il est brillant. PopMatters, dans sa sélection des meilleurs disques de métal de septembre, plaçait Decay parmi les deux grands retours du mois.
Notre réserve, elle, tient à ce que ce disque ne cherche pas à surprendre : qui attend une révolution sera déçu, car Decay n'ajoute pas de nouvelle porte à la maison. Il affine, il durcit, il ralentit. Mais ce que le groupe sait faire, il le fait avec une conviction qui force le respect, et la voix abîmée de Broadrick, loin de nuire, donne aux morceaux une vérité qu'aucun enregistrement soigné n'aurait pu fabriquer. Le doute demeure d'ailleurs sur la place exacte de ce disque : certains le présentent comme le dernier, d'autres comme l'avant-dernier, Broadrick laissant entendre qu'un ultime album serait déjà écrit, avant que le nom Godflesh ne se contente de remixes dub et d'archives live. Quoi qu'il en soit, Decay tient sa promesse : celle d'un groupe qui a toujours préféré l'usure à la séduction, et qui s'y tient jusqu'au bout.
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