Il y a des groupes qui portent leurs influences comme un blason, et d'autres qui les portent comme un boulet. Depuis ses débuts, Greta Van Fleet porte les deux à la fois. Le quatuor de Frankenmuth, dans le Michigan, a été propulsé au rang de sauveur du rock par From the Fires puis éreinté par une partie de la critique à la sortie d'Anthem of the Peaceful Army, qui ne lui pardonnait pas sa ressemblance avec Led Zeppelin. Il avait ensuite cherché à s'en échapper vers le haut avec The Battle at Garden's Gate, un disque ample, orchestré et volontiers grandiloquent, produit par Greg Kurstin. Pour son troisième album, sorti le 21 juillet 2023 chez Lava et Republic, le groupe fait presque le chemin inverse.
Le changement le plus visible se lit au dos de la pochette. Exit Kurstin, place à Dave Cobb, le producteur de Nashville que l'on associe à Chris Stapleton, Sturgill Simpson ou Rival Sons, et qui signe également les morceaux aux côtés des frères Kiszka et de Danny Wagner. Les sessions se sont déroulées entre 2021 et 2023, principalement au mythique RCA Studio A de Nashville, avec un détour par Savannah, en Géorgie. Sam Kiszka annonçait dès 2022 un retour à un son plus brut, plus proche des années garage du groupe. Sur le papier, c'est un retour aux sources. Dans les faits, c'est plus ambigu.
Starcatcher est en effet le premier disque que Greta Van Fleet pense comme un monde à part entière. Danny Wagner l'a présenté comme une manière de « raconter des histoires pour construire un univers », avec des personnages et des motifs qui reviennent d'un titre à l'autre. On peut ne pas suivre cette mythologie à la lettre, faute de livret vraiment explicite, mais elle donne au disque une unité de ton que The Battle at Garden's Gate n'avait pas toujours. Dix titres en quarante-trois minutes : c'est aussi l'album le plus resserré du groupe, et ce n'est pas le moindre de ses atouts.
L'ouverture, « Fate of the Faithful », pose d'emblée le décor : un titre lent et solennel, que Mojo rapprochait de « No Quarter ». Le ton est donné, et la comparaison reviendra souvent. « The Falling Sky », quatrième single, est le moment le plus ouvertement bluesy du disque. Josh Kiszka y sort l'harmonica, et c'est précisément là que le bât blesse pour Uncut, qui y entendait un écho trop appuyé de « When the Levee Breaks ». « Sacred the Thread », le titre le plus long avec ses cinq minutes vingt, et « Meeting the Master », premier extrait dévoilé en avril 2023 et ballade que Mojo comparait cette fois à « Thank You », forment le cœur mystique de l'album. Entre les deux, « Runway Blues » fait office d'interlude en à peine plus d'une minute. Le disque se referme sur « Farewell for Now », adieu provisoire qui sonne comme une promesse de suite plus que comme une conclusion.
Reste la question qui poursuit Greta Van Fleet depuis le premier jour, et que Starcatcher ne règle pas. Le disque a divisé la critique presque autant que ses prédécesseurs : une moyenne de 61/100 sur Metacritic, un 5/10 chez Uncut et un assassin 1/5 chez Sputnikmusic, qui reprochait au groupe de dépendre tellement de la musique des autres qu'il en perdait toute expression propre. David Browne, dans Rolling Stone, relevait quelques éléments neufs mais un disque qui évoque encore très fortement Led Zeppelin et ses contemporains. En face, Kerrang! lui accordait 4/5 et saluait un groupe qui tord ses influences vers des directions « stimulantes et évocatrices ». Classic Rock y voyait l'album le plus cohérent et le plus abouti du groupe. Chez AllMusic, Stephen Thomas Erlewine notait qu'en se débarrassant du vernis de studio, le groupe se tenait enfin debout sur ses seuls mérites de groupe de rock.
C'est peut-être là le vrai mérite de Starcatcher : il ne cherche plus à prouver quoi que ce soit, ni à ses détracteurs ni à ses fans. Le public, lui, a tranché sans état d'âme. L'album est entré à la 8e place du Billboard 200 et des charts britanniques, à la 2e en Allemagne et en Suisse, à la 3e en Wallonie et à la 23e en France. La tournée mondiale qui a suivi, lancée à Nashville le 24 juillet 2023, a confirmé que c'est sur scène que ce répertoire prend toute sa dimension.
Starcatcher n'est donc ni le disque de la rupture ni celui de la redite pure. C'est l'album d'un groupe qui a cessé de s'excuser de ses références et qui choisit de les habiter pleinement, quitte à continuer d'agacer. Plus sobre que The Battle at Garden's Gate, plus cohérent que tout ce qui le précède, il ne fera changer d'avis personne, mais il offre aux convertis le disque le plus solide du groupe. Reste à savoir si Palace for the People, attendu le 9 octobre 2026, saura enfin franchir le pas que Starcatcher se contente d'esquisser.

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