Netherworlds

Netherworlds

Insomnium

Dix albums, près de trente ans de carrière, et la rare réputation de ne jamais décevoir : Insomnium est de ces groupes finlandais dont le melodic death metal, mélancolique jusqu'à la dévotion, s'est installé au rang de valeur sûre. Trois ans après Anno 1696, le quintette de Joensuu revient chez Century Media avec Netherworlds, sorti le 16 octobre 2026. L'enjeu est double. Il faut d'abord confirmer que le groupe retrouve, après un disque réputé plus austère, le souffle mélodique de ses grandes heures ; il faut ensuite prouver que l'arrivée d'un nouveau guitariste ne bouscule pas une identité aussi reconnaissable. Sur les deux terrains, la réponse est nette.

Le line-up a en effet bougé, un peu. Niilo Sevänen reste au chant guttural et à la basse, Ville Friman et Markus Vanhala aux guitares, Markus Hirvonen à la batterie, mais Tomy Laisto est désormais membre à part entière à la guitare, après le départ de Jani Liimatainen, selon Zenae Zukowski, de Metal Insider. Le clavier est tenu par Aleksi Munter, de Swallow the Sun. L'album a été enregistré et produit par Miiro Varjus aux Sonic Pump Studios, mixé par Jens Bogren et masterisé par Tony Lindgren à Fascination Street ; la pochette est signée Travis Smith. Dix titres, un peu moins de cinquante-quatre minutes, et trois singles dévoilés avant la sortie : « Shadowlife », « Gleam in the Black » puis « Arch of the Sky ». Les thèmes, eux, restent ceux d'Insomnium : la perte, l'impermanence, le regret, la mémoire et les rêves, le deuil des êtres disparus.

Le disque s'ouvre sur « The Cold Song », une introduction cinématographique, presque d'horreur, bâtie sur une page de Henry Purcell de 1691. Metal Insider y note la première reprise du groupe, et l'idée a de quoi surprendre : un air baroque qui sert de porche à une cathédrale de guitares jumelles. C'est le seul titre qui regarde si loin en arrière, mais il donne le ton : Netherworlds veut du faste, du froid et de la solennité. « Shadowlife » entre alors dans le vif avec toute la signature maison, harmonies larmoyantes, claviers scintillants, refrain chargé d'émotion, que Steel Druhm, dans Angry Metal Guy, trouve typique du meilleur du groupe. Zukowski, lui, y voit un morceau pensé pour les ondes, au chant clair très exposé, qu'il admet avoir eu du mal à écouter avant de respecter l'expérience. « Remembrance » enchaîne avec des guitares qui rappellent Omnium Gatherum pour Druhm, avec des structures presque progressives pour Katarina McGinn, de Dead Rhetoric : l'agressivité et la grisaille s'y équilibrent, jusqu'à frôler par moments le hard rock.

Reste « Gleam in the Black », que la plupart des critiques rangent d'office parmi les sommets. Dom Lawson, dans Blabbermouth, y entend la chanson la plus accrocheuse, la plus addictive que le groupe ait jamais enregistrée, portée par un chant guttural d'une autorité rare ; McGinn parle d'un « bijou absolu », où les mélodies de guitare et le refrain résument l'essence du melodeath ; Zukowski en fait son titre préféré, d'autant plus frappant que ses blast beats contrastent avec le thème de la quête d'un amour perdu. Gustavo Scuderi, dans The Headbanging Moose, la classe parmi les meilleurs moments du disque et y décèle une touche de rock gothique des années 1980. Cette influence, on la retrouve dans « Arch of the Sky », troisième single, plus rapide et plus direct, aux accents électroniques d'inspiration eighties ; Zukowski relève son lien avec la mythologie sâme de la chasse céleste, Druhm le juge immédiatement séduisant, au point de l'imaginer en bande-son de séance de sport.

Le cœur du disque, et sa pièce la plus ambitieuse, est « The Hour Grows Late », huit minutes qui passent du folk au tremolo black metal, de la douceur à l'assaut, avant de s'achever sur des nappes de claviers prog aux effets presque science-fictionnels. Tomi Joutsen y prête sa voix claire, Tomi Koivusaari ses growls, et Santeri Kallio ses claviers : trois membres d'Amorphis, autre institution de la scène finlandaise, venus offrir un clin d'œil évident à l'esprit de Tales from the Thousand Lakes, souligne Druhm. Lawson salue de son côté une grandeur glacée et des mélodies acérées, le sommet progressif de l'album, quand Zukowski avoue qu'il lui a fallu plusieurs écoutes pour que le morceau se révèle. La suite alterne des moments plus charpentés (« Pathways of the Night », que Lawson tient pour une pièce mélodique d'anthologie, et « The Banished », cavalcade aux accents thrash qui est pour McGinn un « ripper ») avec des plages plus lentes : « Ethereal Sleep », ballade doom que Scuderi range parmi les faiblesses mais que Zukowski compte, au contraire, parmi les titres les plus lourds d'émotion. Le désaccord est révélateur : le disque ose le ralentissement, et chacun n'y trouve pas son compte au même endroit.

« Journey's End » referme l'ensemble par un morceau lent, spectral, nourri de voix presque narrées et de passages de funeral doom léger, qui rappelle à Druhm Watching from a Distance du groupe Warning, et à Lawson une chanson sur l'amour et la mort dont l'arrangement donnera des frissons ; Scuderi, plus réservé, y entend plutôt un outro qui s'étire. Elle répond à l'introduction par un effet de boucle assez réussi : on est sorti du Purcell, on y retourne par le froid.

Côté son, la production, signée Miiro Varjus et mixée par Jens Bogren, laisse la mélancolie au premier plan : guitares étagées, claviers aux couleurs gothiques, touches progressives et emprunts folk élargissent la palette sans trahir l'identité du groupe. C'est le principal reproche que l'on pourrait adresser à Netherworlds, qui reste dans le sillage de Winter's Gate : il élargit, il polit, mais ne bouleverse rien. Sur un tel matériel, c'est un défaut qu'on pardonne.

L'accueil, lui, est d'une rare unanimité pour un disque sorti depuis quelques jours seulement. Dom Lawson accorde un 9/10 dans Blabbermouth et voit dans Netherworlds le possible chef-d'œuvre du groupe ; Katarina McGinn met elle aussi 9/10 dans Dead Rhetoric, pour un disque « maussade mais d'une beauté poignante », qui renoue avec le melodeath plus classique après l'austérité d'Anno 1696. Chez Angry Metal Guy, Steel Druhm donne 4/5, estime que l'album frôle Winter's Gate, qu'il tenait pour le sommet du groupe, et l'imagine déjà au palmarès de fin d'année. The Headbanging Moose adopte un ton similaire, quatre sur cinq selon l'image de notation de la page, en parlant d'une descente dans l'obscurité où la mélancolie fait beauté. Seul Metal Insider ne chiffre pas son avis, mais son enthousiasme transparaît dans le détail de ses titres préférés.

Reste à voir comment ces dix titres supporteront l'épreuve du temps. Insomnium a toujours su faire de la tristesse une matière brillante, et Netherworlds en est la démonstration la plus accomplie depuis longtemps : des mélodies qui s'impriment dès la première écoute, une narration qui s'étire sans s'essouffler, quelques audaces mesurées, et ce frisson propre aux disques écrits par des gens qui savent exactement ce qu'ils font. Il ne révolutionne pas le melodeath ; il rappelle pourquoi le genre n'a pas besoin de l'être, quand il est joué avec cette conviction. Un disque que l'on retrouvera, on le parie, dans les listes de fin d'année.

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