The Age of Everything

The Age of Everything

Johnny Marr

Il y a des artistes dont on attend qu'ils gardent la pose, et Johnny Marr n'a jamais vraiment été de ceux-là. Quarante ans après avoir laissé aux The Smiths leur plus célèbre son de guitare, le Mancunien publie son cinquième album solo, The Age of Everything, le 2 octobre 2026 chez BMG. Il succède à Fever Dreams Pts. 1-4, le double album de 2022 conçu en plein confinement, et à Call the Comet, Playland et The Messenger, qui avaient installé sa carrière en solitaire sans jamais déplacer les foules. Le contexte est donc celui d'un guitariste libéré de toute attente, qui n'a plus rien à prouver et le sait. Ce qui est en jeu, c'est de savoir s'il peut encore écrire des chansons qui vivent en dehors de son passé.

Marr présente lui-même le disque comme le plus cathartique de sa discographie. Les chansons ont été écrites à Londres, rodées en concert pendant une tournée sur la côte est de l'Amérique du Nord, puis enregistrées à Manchester, et le communiqué de presse parle d'un album qui capte l'énergie et les tensions de sa ville. Le titre, dit-il, s'est imposé très tôt : il résume le sentiment d'être submergé par une culture saturée de technologie, sans nier pour autant qu'elle ouvre des possibles. C'est ce mélange de frustration et d'élan qui traverse les dix morceaux.

L'ouverture donne le ton. « Spin », premier single, déroule des accords qui carillonnent, une basse qui pousse et un refrain qui tient du réflexe : John Robb, dans Louder Than War, y entend une couleur années 1980 et une saveur mancunienne qui sonnent pourtant actuelles, et John Murphy, sur musicOMH, relève que le premier accord évoque « Panic ». Le clin d'œil est assumé, il est aussi un peu malicieux, parce que la chanson parle précisément de l'impression de ne plus tenir la cadence d'un monde qui accélère. « Beyond the Rain » enchaîne avec ce que Robb tient pour l'un des plus beaux refrains du disque, un de ces moments où le morceau s'ouvre soudain et se soulève. La même veine de jangle-pop énergique irrigue « It's Time » et « Fire With Fire », que Tom Morgan, dans DIY, range parmi les passages les plus convaincants, ceux où l'écriture à la guitare mène tout.

Le milieu de l'album est celui où Marr s'autorise des écarts. « Ophelia » affiche une assurance presque tapageuse, avec un chant détendu et un swagger qu'on lui connaissait peu. « That Feeling » glisse des couplets teintés de reggae dans un cadre rock, et « In and Out of Love » prend la forme inattendue d'une ballade à trois temps. Ces détours donnent de l'air à un ensemble par ailleurs très carré. Murphy salue d'ailleurs la section rythmique, Iwan Gronow et Jack Mitchell, dont la précision laisse à la guitare l'espace de chanter. La guitare, justement, est le véritable sujet : pas de démonstration ni de solos fleuves, mais un travail d'orfèvre sur les textures, les arpèges superposés et les accords suspendus qui font la signature de Marr depuis les années 1980. Morgan parle de chansons « pratiques plutôt que tape-à-l'œil », formule juste pour un disque qui préfère le métier à l'esbroufe.

Tout n'est pas aussi enlevé. Les critiques les plus réservées pointent la même limite : une certaine uniformité de tempo, et une seconde moitié plus prévisible. Murphy juge « How Come » presque anonyme, Morgan trouve les morceaux d'ouverture et de clôture un peu fades, et tous deux relèvent que le timbre de Marr, quand il s'appuie sur certaines phrases de « Ophelia » ou de « Fire With Fire », rappelle fatalement celui de Morrissey. C'est le prix de quarante ans de mémoire collective : un phrasé, une inflexion suffisent à faire ressurgir un fantôme. « All in a Life », qui clôt le disque sur plus de cinq minutes, ne cherche pas à conclure en grand ; elle laisse l'album retomber sans emphase, fidèle à son refus de la grandiloquence.

Sur le plan de la réception, l'accueil est chaleureux sans être unanime. John Robb accorde quatre étoiles et demie à The Age of Everything dans Louder Than War, y voyant un sommet de fin de carrière qui refuse la nostalgie et marie l'énergie du rock'n'roll à l'inventivité post-punk. John Murphy, sur musicOMH, met trois étoiles et demie et le présente comme le meilleur effort solo de Marr, sans en faire un tournant. Tom Morgan, dans DIY, donne lui aussi trois étoiles et demie et décrit un album endearing et sûr de lui, une sorte de tour d'honneur détendu. Entre l'enthousiasme du premier et la retenue des deux autres, le consensus tient en une idée : un disque solide, cohérent, bien construit, qui plaira aux fidèles plus qu'il ne convaincra les sceptiques.

Ce relatif manque de surprise est à la fois la force et la limite du projet. À soixante-deux ans, Johnny Marr ne réinvente pas sa musique, il la polit, avec la liberté de quelqu'un qui n'a plus à choisir entre l'héritage et la nouveauté. Les trois ou quatre meilleures chansons, « Spin », « Beyond the Rain », « It's Time » et « Fire With Fire », tiennent la comparaison avec ce qu'il a signé de mieux en solo, et le reste, plus uniforme, reste agréable plutôt qu'indispensable. Le ton, entre inquiétude et défi, donne à l'ensemble une gravité qui évite le simple exercice de style. Il manque peut-être un morceau capable de faire sortir l'album de son registre, une vraie prise de risque en son centre. En l'état, The Age of Everything est un disque honnête et élégant, porté par une guitare qui n'a rien perdu de sa clarté : pas une révolution, mais la preuve qu'on peut encore tirer d'un carillon vieux de quarante ans des chansons qui parlent d'aujourd'hui.

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