Il y a des premiers albums qui s'excusent d'exister, et d'autres qui entrent sans frapper. Mauvaises Influences appartient sans discussion à la seconde famille. KŪLT 45, quatuor niçois apparu en 2024, le sort le 29 mai 2026 en totale autoproduction : onze titres, vingt-neuf minutes, pas une once de graisse. Kellian Caliez au chant, Clément Collado à la guitare, Hugo Massa à la basse et Robin Jaget à la batterie, un mixage confié à Matthieu Tosi, et une ambition affichée dès le titre : rallumer la mèche du nu metal français, celui qui faisait trembler les chambres d'ados au tournant des années 2000. Le pari est risqué, parce que la nostalgie est un piège dans lequel beaucoup tombent. KŪLT 45 l'évite avec un aplomb réjouissant.
Les influences, le groupe ne les cache pas : il cite volontiers Pleymo, Watcha, Enhancer et la Team Nowhere, ce collectif qui, autour de Pleymo, a fait du nu metal à la française une affaire de bande, de skate et de refrains scandés en chœur. Le titre de l'album sonne d'ailleurs comme un aveu : ces mauvaises influences, ce sont elles qui ont forgé le groupe, et il compte bien les transmettre. Mais là où tant de formations se contentent de recopier, KŪLT 45 prend l'héritage comme un point de départ, pas comme une destination.
Ce qui frappe d'abord, et qui frappe fort, c'est le son. Pour un disque sorti sans label, la production est tout simplement énorme : un son ample, puissant et parfaitement lisible, où chaque instrument trouve sa place et où la voix reste au premier plan. Carmziofa, rédacteur en chef de United Rock Nations, va jusqu'à écrire que ce mixage n'a rien à envier aux grosses productions américaines ; on ne le contredira pas. Matthieu Tosi a réussi le plus difficile : donner du poids sans étouffer, de la clarté sans aseptiser. Le disque cogne, mais on entend tout.
Après « Ūnboxing », vingt-deux secondes d'introduction en guise de déballage, « Bienvenūe » plante le décor sans préambule : un riff massif et un Kellian Caliez qui passe du chant au rap avec une aisance déconcertante. C'est là toute la force du chanteur, qui joue des contrastes plutôt que de rester dans un seul registre, et qui chante en français avec un débit qui rappelle les grandes heures de la scène hexagonale sans jamais la singer. Les trois minutes filent et donnent immédiatement le ton : ici, on ne fera pas dans la dentelle.
« Neversoft » est le cœur battant du disque, et ce n'est pas un hasard s'il a été choisi pour le premier clip du groupe, dévoilé en août. Le titre renvoie au studio qui a créé les premiers Tony Hawk's Pro Skater, et tout l'univers de KŪLT 45 est résumé dans ce clin d'œil : le skate, les jeux vidéo, la culture alternative des années 90-2000. Mais comme le souligne Sushii_iced sur RSTLSS, derrière les références, le morceau a quelque chose à dire : il s'en prend à une époque paralysée par la peur du jugement et revendique le droit de ne pas s'adoucir pour plaire. Le refrain, accrocheur et nerveux, s'installe dès la première écoute et ne vous lâche plus. C'est un hymne, tout simplement.
« Krash » enfonce le clou avec une lourdeur assumée ; United Rock Nations y entend du Enhancer, et l'on comprend pourquoi, tant le morceau est massif. Les deux singles qui ont précédé l'album, « Mr. Stifler » et « Louis XLV », montrent l'autre facette du groupe : un humour potache qui assume ses références jusque dans les titres, l'un saluant le personnage d'American Pie, l'autre jouant sur le nom du groupe avec un sens de la formule très réjouissant. KŪLT 45 ne se prend pas au sérieux, et c'est précisément pour cela que sa musique, elle, l'est.
Au milieu du disque, « L'ami Sid » crée une rupture bienvenue : pas de musique, juste un texte, moins de deux minutes de tribune vindicative où résonne le titre de l'album, et qui servent de pivot au disque. L'effet est saisissant, et la reprise n'en est que plus violente. « Brave gars » et « Je connais ça ! » flirtent avec l'esprit de Korn, et envoient du lourd, du très lourd. « Barbie », de son côté, est le titre le plus expérimental de l'ensemble : United Rock Nations y entend un regard vers Deftones, preuve que le groupe ne compte pas s'enfermer dans une seule formule.
Le final, « Références », est le morceau le plus long de l'album, et il porte bien son nom : un hommage à toute une époque, où défilent American Pie, Malcolm, South Park ou Scary Movie, comme un album photo de génération mis en musique. On pourrait y voir un simple exercice de nostalgie ; on y entend surtout une déclaration d'amour sincère et une façon élégante de refermer la boucle ouverte par « Ūnboxing ».
La concision est l'une des grandes qualités du disque. Vingt-neuf minutes, c'est court, mais c'est la bonne durée : pas de remplissage, pas de morceau de trop, et une énergie qui ne retombe jamais. On ressort de Mauvaises Influences avec l'envie immédiate de le relancer, ce qui est sans doute le meilleur compliment qu'on puisse faire à un premier album. Carmziofa n'y est pas allé par quatre chemins, en lui attribuant la note maximale et en le désignant comme le coup de cœur de United Rock Nations pour 2026. Sans aller tout à fait aussi loin, on partage l'essentiel de son enthousiasme.
Si l'on cherche la petite bête, on dira que les références sont parfois si présentes qu'elles pourraient laisser de marbre ceux qui n'ont pas grandi avec elles, et que le groupe devra, sur la durée, imposer sa propre voix au-delà de l'hommage. Mais c'est déjà largement en route : la personnalité de Kellian Caliez, la cohésion d'une section rythmique qui sonne comme une seule machine, et l'humour qui traverse tout le disque donnent à KŪLT 45 une identité bien à lui.
Mauvaises Influences est un premier album d'une maîtrise étonnante, produit comme un disque de major, écrit avec l'urgence d'un groupe qui a quelque chose à prouver, et habité par un amour contagieux du nu metal. Dans un paysage hexagonal qui manque encore de visages neufs dans ce registre, KŪLT 45 arrive avec le son, les refrains et l'attitude. On attend la suite avec impatience, et surtout de les voir défendre ces morceaux sur scène.

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