Perfecth

Perfecth

Il y a des groupes dont chaque disque est attendu comme un événement, et Queens of the Stone Age est de ceux-là depuis Songs for the Deaf. Trois ans après In Times New Roman… (2023), Josh Homme et les siens publient Perfecth, leur neuvième album studio, le 30 octobre 2026 chez Matador Records. Le contexte est celui d'un groupe qui revient sans faire de bruit, au moment même où il écume les stades nord-américains en première partie des Foo Fighters, et qui choisit de sortir un disque plus intime que ce que ce décor laisse attendre. Ce qui est en jeu est simple : que reste-t-il de la machine à riffs quand elle consent à ralentir ?

Le titre, d'abord, donne la clé. Homme dit avoir « cassé » le mot « perfect » parce que la perfection n'a jamais été honnête : rien n'est parfait en ce monde, mais tout semble « perfecth ». Stereogum rapporte que le disque s'inspire du kintsugi, cet art japonais qui répare la céramique brisée avec de l'or, et que les neuf morceaux ont été assemblés au fil de sessions dans plusieurs villes depuis la sortie de In Times New Roman…. Spin cite des séances à La Nouvelle-Orléans, à Joshua Tree et à Los Angeles. Le groupe, ici un quintette réunissant Josh Homme, Troy Van Leeuwen, Michael Shuman, Dean Fertita et Jon Theodore, a produit l'album lui-même, Homme et Shuman signant la production. Il s'agit d'un disque patchwork assumé : Homme explique que chaque chanson vient d'un monde différent, volontairement, pour relier des émotions qui tournent autour de l'amour, du désir, de la bêtise et de cette sagesse qui vient en cadeau après coup.

Le disque s'ouvre sur « It's Only Love », que Andrew Trendell, dans NME, décrit comme une valse de la mort à la fois cotonneuse et orchestrale ; Jon Dolan, dans Rolling Stone, retient plutôt son départ presque nu, à l'acoustique, avec un bruit de train qui passe, et John Goodridge, sur The AU Review, y entend un parfum de carnaval et de vaudeville. Trois oreilles, trois images, mais un même constat : Queens of the Stone Age commence par détourner le regard de la guitare électrique. « Insignificant Other » arrive ensuite, morceau-pivot du disque, présenté comme sa pièce centrale. Homme en parle comme d'une chanson sur la distance, sur le vertige étrange de se trouver du mauvais côté de celle-ci. Il raconte l'avoir enregistrée vers minuit, à la deuxième de seulement deux prises. On l'entend : le groove est lent, sans crispation, et Trendell y voit une suite plus sentimentale et moins graveleuse de « Make It Wit Chu ». Dolan pense à une promenade à la manière des Rolling Stones des années 1970, Homme lui-même ayant cité « Miss You » et le « You Got Lucky » de Tom Petty parmi ses repères.

Le troisième single, « Where The Goth Girls At? », est le moment le plus ouvertement grinçant. Le morceau raconte en quelques accords les amours adolescentes (« Teenage love, ain't it grand? », lance Homme), et NME le range parmi les stompers marécageux et un peu camp, quand Rolling Stone y reconnaît un glam de caniveau. « Mono » prend ensuite la pente d'un cousin plus étrange et plus planant de « Kalopsia », toujours selon Trendell, tandis que The AU Review y relève une influence David Bowie, du dépouillement à l'angoisse. « From The Cliff » est une berceuse à la guitare acoustique, et « Easy Street », où Nikki Lane partage le chant, ajoute des claquements de mains, un voile de flamenco et une guitare qui lorgne vers « Heroes » : c'est le titre qui avait ouvert la campagne en juillet, et il parle, comme « From The Cliff » d'après Rolling Stone, de la confiance qu'on accorde à une nouvelle relation.

Dans la seconde moitié, le disque se resserre autour de ses références. « Sunday » est selon NME un morceau écrit à l'origine pour Post Pop Depression, l'album que Homme avait signé avec Iggy Pop en 2016 ; sa démarche reptilienne et son chant à la Bowie confirment l'écho, et Goodridge y entend une touche de disco à la française. « Phantom Limb » est un titre de rock lourd radiographié à l'acoustique, selon la belle formule de Rolling Stone, et NME y entend du grunge acoustique, avec l'ombre du regretté Mark Lanegan, ancien complice du groupe. « Run Away From The Mob » ferme le disque, et The AU Review y voit, avec « Phantom Limb », une montée vers un point culminant. Le plus frappant, à l'échelle du catalogue, est la place que prend le silence autour des notes. …Like Clockwork tirait sa force du drame, Villains de son glam mécanique ; Perfecth préfère le bois des guitares, la voix très en avant et des arrangements qui bougent de chanson en chanson sans jamais chercher le tour de force.

L'accueil critique, au moment où ces lignes sont écrites, est enthousiaste mais encore très frais : le disque n'est sorti que depuis vingt-quatre heures. Andrew Trendell, dans NME, voit dans Perfecth la « troisième vie » de Homme et l'œuvre la plus intime et la plus aventureuse qu'il ait signée. Jon Dolan, dans Rolling Stone, y lit le disque le plus sobre et le plus introspectif du groupe, un album conçu pour les chambres de ceux qui ruminent plus que pour les arènes. John Goodridge, sur The AU Review, ne lésine pas : cinq étoiles sur cinq, un disque qui accroche dès la première écoute et gagne à être réécouté, sans mauvais titre à ses yeux. Aucune moyenne agrégée n'était disponible au moment de l'écriture, et la prudence s'impose : ces premiers comptes rendus sont ceux de critiques qui ont eu l'album en avance, et le recul manque encore.

Reste le verdict. Perfecth n'est pas le disque qu'on attend d'un groupe qui joue en première partie de stades : il tourne le dos à l'efficacité immédiate, aux riffs qui font lever les foules. Il est aussi moins spectaculaire que …Like Clockwork, dont la tragédie donnait un fil évident. Mais l'écriture de Homme y gagne en nuance, en humour noir et en tendresse, et chaque chanson trouve sa couleur sans que l'ensemble se disperse, malgré une fabrication éclatée. Il faudra voir comment ces neuf titres vivent sur scène, face à un public venu pour autre chose ; sur disque, c'est un des albums les plus attachants du groupe, un disque qui accepte de faire entendre ses fissures et en tire sa beauté. Un très bon album, plus discret que flamboyant.

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