
Hempispheres
Il y a des groupes dont on ne pensait pas qu'ils survivraient à l'un de leurs piliers. Sleep, c'est l'histoire d'un trio de stoner doom devenu mythe avec Sleep's Holy Mountain en 1992, puis avec l'unique morceau fleuve de Dopesmoker, un disque qui a fini par définir un genre entier. Son dernier album, The Sciences, était sorti par surprise le 20 avril 2018, et huit ans plus tard, Hempispheres, paru début septembre 2026 chez Third Man Records, arrive avec un handicap annoncé : Matt Pike, le guitariste dont le son saturé a fait la signature du groupe, n'en fait plus partie. Le batteur Jason Roeder est parti de son côté retrouver Neurosis, comme le rappelle John Wohlmacher dans Beats Per Minute. Seul Al Cisneros, bassiste et chanteur, reste de l'équipe d'origine. L'enjeu est simple et lourd : que reste-t-il de Sleep sans ce qui, pour beaucoup, en était le feu ?
Cisneros a refait le groupe autour de deux nouveaux venus : Dale Crover, batteur des Melvins, et Bubba Dupree, guitariste de Void. Le bassiste a raconté que la première répétition avait été évidente, « dans la qualité de l'Iommi de l'époque des lunettes bleues », et qu'il comptait Dupree parmi les musiciens les plus agréables avec qui il ait joué. Le premier extrait, « Have Spacesuit Will Travel », est d'ailleurs sorti sous la forme d'un disque souple joint au premier numéro d'une bande dessinée Sleep publiée par Third Man Books, écrite par Cisneros et dessinée par Dave Kloc et Arik Roper. Selon NightOnDrunkMountain, sur Sputnik Music, la production est signée Toshi Kasai, au studio des Melvins, et elle sonne plus nette et plus directe que sur les disques précédents.
Le disque tient en cinq morceaux et trente-huit minutes, un format que le groupe n'a jamais cherché à raccourcir pour plaire : « Have Spacesuit Will Travel », « Hempispheres », « The Morrisist », « Arrival of the Industry Ships », qui dépasse les onze minutes, et « Whole Wheat Mountain / Well Baked ». Ce qui frappe, dès les premières écoutes, c'est le déplacement du centre de gravité. Chez Sleep, la guitare de Matt Pike écrasait tout ; ici, c'est la basse de Cisneros qui occupe le terrain, « épaisse, massive et implacable » selon la chronique de No Treble, tandis que les guitares de Dupree se font plus feutrées et plus atmosphériques. Brian Krasman, sur Meat Mead Metal, décrit une affaire « plus décontractée », une guitare « moins enflammée et davantage faite pour altérer l'humeur », des synthétiseurs Moog qui creusent des effets de trou de ver, et un album « probablement le moins explosif » du groupe. NightOnDrunkMountain va plus loin : c'est, écrit-il, le plus proche que Sleep ait jamais été d'un prolongement plus lourd d'Om, l'autre groupe de Cisneros, avec des riffs qui restent, eux, d'obédience Black Sabbath.
C'est dans cette matière-là que les morceaux se départagent. « Arrival of the Industry Ships » est celui que tous les critiques ou presque épinglent : NightOnDrunkMountain y voit un voyage miniature à travers la nouvelle esthétique du groupe et le conseille comme porte d'entrée, quand le chroniqueur de Legends Will Never Die y salue la voix de Cisneros, même si sa basse écrase le reste. Chris Dahlberg, dans Metal Trenches, retient le morceau-titre et ce même final pour leurs grooves hypnotiques, et reproche à « The Morrisist » comme à l'ouverture de ne pas tenir sur la durée. No Treble signale, dans le dernier titre, un moment où Cisneros et Dupree se retrouvent sur un même riff avant que Crover ne bâtisse son jeu de batterie par-dessus, et c'est peut-être là que la nouvelle formation est la plus convaincante : non pas dans la puissance, mais dans la façon dont trois musiciens se répondent avec lenteur.
La réception, elle, est partagée, et c'est ce qui fait l'intérêt du dossier. NightOnDrunkMountain met 3,5 sur 5 et parle d'une œuvre « légitime et réfléchie », tout en avouant que l'impact écrasant de Pike lui manque. Dahlberg la juge bonne sans être exceptionnelle, avec une basse et des guitares étouffées qui pourront être « un argument difficile » pour les inconditionnels de Pike. Legends Will Never Die donne 3 sur 5, estime les riffs de Dupree « minces » à côté de ceux de son prédécesseur, et se demande si l'on tient là le plus faible disque de la discographie, en espérant soit un sursaut de Dupree, soit un retour de Pike. Wohlmacher est le plus sévère : 48 %, une production « terne et sèche » qui renvoie les guitares au second plan, trois morceaux sur cinq bâtis sur le même plan, et un disque qu'il juge « le plus superflu » de Sleep. On peut contester la sévérité du verdict, mais pas son constat sur le son.
Alors, que penser de Hempispheres ? Qu'il ne faut pas y chercher Dopesmoker, et que le groupe ne le cherche pas non plus. Ce disque est un pas de côté, plus rêveur que ravageur, qui déplace Sleep vers l'espace que Cisneros occupe déjà avec Om, et il paie ce déplacement : moins de poids, moins de tension, une production qui rend les guitares presque timides. Mais il garde de beaux moments, une basse magistrale, un morceau de onze minutes qui justifie à lui seul l'écoute, et une formation qui a le mérite de ne pas copier ce qu'elle a perdu. Une réussite partielle, honnête, dont on ne saura qu'avec le temps si elle ouvre une nouvelle voie ou referme une époque.
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