Quand un groupe change de voix, il change de visage. The Ocean l'apprend à ses dépens et à son avantage avec Solaris, huit morceaux et près de soixante-neuf minutes publiés le 25 septembre 2026 chez Pelagic Records. Robin Staps, guitariste, reste le seul membre d'origine d'un collectif qui, depuis Pelagial en 2013 puis les deux volets de Phanerozoic et Holocene en 2023, s'est taillé une place à part entre post-metal, metal progressif et sludge. Cette fois, Loïc Rossetti, la voix du groupe pendant des années, n'est plus là. Enrico Tiberi reprend le chant guttural, Lane Shi apporte une seconde voix, féminine, et la guitare accueille Emmanuel Jessua, de Hypno5e, et Marco Gennaro, aux côtés du bassiste Mattias Hägerstrand et du batteur Jordi Farré, par ailleurs membre de Crippled Black Phoenix. L'enjeu du disque est donc double : survivre à ce renouvellement et trouver, dans le même mouvement, un sujet à sa hauteur.
Ce sujet, c'est Solaris, le film d'Andreï Tarkovski sorti en 1972, lui-même tiré du roman de Stanisław Lem : un équipage scientifique en orbite autour d'une planète-océan qui lit dans les esprits et leur renvoie leurs fantômes. Le choix est presque trop évident pour un groupe qui a fait de l'eau, de la profondeur et de la pression son territoire, et Staps s'en sert pour parler de technologie et d'obsession plutôt que de science-fiction pure. Il l'a expliqué à propos du premier single, « Light Pollution » : la pollution lumineuse, dit-il en substance, est la métaphore d'une époque postmoderne où tout est visible, où l'on ne peut plus se cacher, et où l'on se demande si les révolutions successives de la communication nous ont fait avancer ou tourner en rond. Le clip, signé Craig Murray, déjà derrière des vidéos de Mogwai et de Converge, raconte justement l'arrivée des nouvelles voix. Le mixage et le mastering reviennent à Jens Bogren, fidèle du groupe depuis Pelagial, et les synthétiseurs modulaires de Thorsten Quaeschning, de Tangerine Dream, donnent au disque son horizon électronique.
L'album s'ouvre sur une brève pièce de vibraphone, de cuivres et de cordes, dont le titre est une coordonnée géographique, comme celui du dernier morceau. « Departure Song » lance ensuite la machine. Une longue montée acoustique, puis un premier riff qui tombe de tout son poids et un refrain dans la grande tradition du groupe, porté par la voix de Lane Shi, que Dr. A.N. Grier place parmi les meilleurs moments du disque, même si Andy, de The Progressive Subway, regrette que la chanson s'épuise sur plus de deux minutes d'un riff répété. « Light Pollution » est plus étrange et plus aérien, entre effets spatiaux, voix féminine hantée et chant râpeux, avant un final sludge sinistre que le chroniqueur de Sputnikmusic, John Marinakis, juge être le meilleur de la chanson. Vient alors « Belligerence », le sommet de chaos de l'album : Tiberi et Shi s'y répondent à coups de voix agressives sur un martèlement en triolets qui renoue avec les amateurs de la première heure.
Au centre du disque se dresse « Simulacra », dix-sept à dix-huit minutes selon les chroniqueurs, et c'est là que les avis se séparent. Dr. A.N. Grier, sur Angry Metal Guy, y voit le principal point faible de l'album : un morceau typique du groupe, important pour le récit, mais qui alourdit l'ensemble. Marinakis, lui, en retient au contraire l'un des meilleurs riffs du disque et une section de piano remarquable, tandis qu'Andy trouve la montée trop lente et les idées trop répétées. Les deux lectures se tiennent : des fulgurances, noyées dans la durée. « Ultima Esperanza », qui porte le climax émotionnel de l'histoire, fait en revanche l'unanimité. Oli Gonzalez, dans The Razor's Edge, y trouve la meilleure démonstration de l'alchimie entre les deux chanteurs, Marinakis y relève un motif de claviers contagieux, et le passage vers « Milk of My Dreams » est décrit comme un glissement beau et fluide. C'est aussi là que The Ocean va le plus loin dans l'électronique : ce morceau, qui avait été dévoilé avec Tangerine Dream, puis la coordonnée finale prolongent un registre industriel et trance sans équivalent dans leur catalogue, que Marinakis trouve moins convaincant que le reste et qu'Andy aurait voulu voir plus tôt dans la séquence.
La réception, de fait, est partagée, ce qui n'a rien d'étonnant pour un disque qui bouscule à ce point les repères. The Razor's Edge est le plus enthousiaste : Gonzalez y voit une évolution naturelle, plus proche de l'ampleur de Pelagial que d'une rupture, la preuve d'une résilience après les départs, et conclut que le groupe est de retour pour de bon. Marinakis accorde trois étoiles et demie sur cinq, en saluant l'ambition tout en trouvant que les idées changent avant d'avoir abouti. Grier donne trois sur cinq, estime que les nouvelles voix diviseront, mais reconnaît que les écoutes répétées font monter le disque dans son estime. Andy, enfin, n'accorde que cinq sur dix à ce qu'il juge un album bouffi, dont la production de Bogren, cinématographique et soignée, est la vraie vedette, et auquel vingt minutes de moins auraient fait du bien.
Il y a du vrai dans chacun de ces verdicts, et c'est ce qui rend Solaris à la fois attachant et difficile à défendre sans réserve. Le disque a les défauts de ses ambitions : il dure trop, il s'égare par endroits, et l'écriture des textes, que certains jugent moins incisive que par le passé, n'est pas toujours à la hauteur du propos. Mais il a aussi des qualités rares : un sens de l'architecture, une manière de faire monter la tension sur la durée comme dans Pelagial, des chanteurs qui ne cherchent pas à imiter leur prédécesseur, et quelques morceaux, « Departure Song », « Belligerence », « Ultima Esperanza », qui comptent parmi les plus forts du disque. Ce n'est ni le grand disque de la renaissance ni le signe d'un déclin : c'est un album de transition assumé, imparfait et plein d'idées, qui prouve que The Ocean peut survivre à ses départs et qui laisse surtout curieux de ce qu'il fera de ses nouvelles voix.

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