Estuary

Estuary

Il y a des groupes dont le silence finit par peser. Wolves in the Throne Room, fondé en 2003 à Olympia, dans l'État de Washington, par les frères Nathan et Aaron Weaver, a fait du black metal cascadien une affaire de forêts humides, de rituel et de long souffle, de Two Hunters (2007) à Black Cascade (2009), puis de Celestial Lineage (2011) à Thrice Woven (2017). Primordial Arcana, en 2021, avait ouvert la porte aux claviers et à une certaine douceur. Cinq ans plus tard, Estuary, huitième album du groupe, paraît le 23 octobre 2026 chez Relapse Records pour l'Amérique du Nord, certains médias citant aussi Century Media pour d'autres territoires. La question est de savoir si le groupe se contente de prolonger son monde ou s'il en change la géographie.

Le disque s'annonce comme un récit. Nathan Weaver explique qu'il se situe mille ans dans le futur, après la fin de la civilisation : des survivants errent dans des ruines hantées, au milieu de créatures mutantes et de portails ouverts. Si la nature avait repris les villes, ajoute-t-il, les estuaires seraient des lieux de pouvoir et de magie, des points de jonction où le surnaturel prend corps. Le titre est donc moins une image qu'une cartographie. Olly Thomas, dans Kerrang!, remarque que la misanthropie et le nihilisme habituels du genre laissent ici place à une vision où la chute de l'humanité est presque célébrée, sans que le groupe y cherche autre chose qu'un monde rendu à lui-même.

Côté fabrication, le groupe a produit l'album lui-même. La majeure partie a été enregistrée à Owl Lodge, son studio d'Olympia ; les batteries de Nicholas Wilbur ont été captées à The Unknown, une ancienne église d'Anacortes. Galen Baudhuin, bassiste de tournée par ailleurs membre de Aridus et de Street Tombs, tient la basse. Aucune des chroniques consultées ne s'attarde sur le mixage, ce qui est en soi un indice : le son est large, dense, et ne cherche pas à se faire remarquer.

Six morceaux seulement, tous longs, et l'ouverture donne le ton. Le morceau-titre, « Estuary », s'appuie sur des riffs en trémolo et des blast beats qui forment un mur compact. Tim Ledin, dans Ghost Cult Magazine (8/10), y entend une Terre calme, débarrassée des hommes, que l'outro rend paisible et menaçante à la fois, comme si les estuaires s'éveillaient. Pour Chris Andrews, dans Buzz Magazine, c'est un titre que n'auraient pas renié Mayhem, Emperor ou Darkthrone. Chris Dahlberg, dans Metal Trenches, y voit au contraire le morceau le plus traditionnellement black metal du groupe, un peu lent à démarrer. Le désaccord est révélateur : l'album ne cache pas ce qu'il doit aux années 1990, mais ne s'y enferme pas.

« Knights of Tiamat » est le morceau que les critiques citent le plus volontiers. Olly Thomas y relève des blast beats, des ambiances inquiétantes, un solo de guitare menaçant et des chants rituels ; Itay Gilad, dans Distorted Sound (9/10), un refrain accrocheur, une section sombre aux voix gutturales et un court solo technique porté par les blast beats ; Chris Dahlberg, des chœurs retraités jusqu'à sonner comme des voix de machines. C'est le point où le disque assume le mieux son décor de science-fiction ruinée. « Foretold in Reflections » est le plus inégal : Olly Thomas lui prête des percussions métalliques qui dessinent une teinte industrielle, et Chris Andrews y entend les growls les plus variés de l'album, tandis que Chris Dahlberg trouve ses passages lents trop étirés.

Vient ensuite « The Orca Cliffs », où Tim Ledin décrit des synthés posés sur les trémolos et une batterie qui bascule en double pédale, avant une coda mécanique qu'Olly Thomas compare à d'anciennes machines se remettant en marche dans un futur lointain. « Ghosts Among the Obelisks », premier extrait dévoilé avec l'annonce, est le plus ambitieux : Chris Andrews, qui y devine un soupçon de death-doom, le tient peut-être pour le meilleur titre, avec ses claviers célestes sur un rythme implacable, et Itay Gilad salue la fin du morceau, où deux guitares s'entrelacent dans le moment le plus ample de l'album. Le final, « Wretched Spirits, Land of Light », est selon Tim Ledin le plus sombre, avec une batterie agressive et des riffs de bataille entre le bien et le mal, avant une conclusion qui évoque un générique de film survolant un monde réparé.

Musicalement, l'album tient sur un équilibre. D'un côté, les trémolos, la double pédale et les blast beats d'un black metal sans concession ; de l'autre, des claviers, des textures industrielles et une ambiance de musique sombre qui élargissent la palette sans la dénaturer. Les voix, enfin, vont du cri voilé au râle bas, avec des growls plus présents que sur les derniers disques, ce qui donne au tout un poids plus proche du death metal. Chris Dahlberg y lit un retour aux constructions en reliefs de Black Cascade, plus agressif et plus rapide, avec moins de pauses folk que sur Primordial Arcana, qu'il préfère d'ailleurs légèrement.

L'accueil, encore tout frais à la sortie, est dans l'ensemble très favorable. Olly Thomas lui donne quatre étoiles sur cinq dans Kerrang! et y voit un pas en avant : l'album respecte la signature du groupe tout en élargissant sa palette, et évite la prévisibilité qui guettait ses disques récents. Itay Gilad va plus loin et le range parmi les meilleurs albums de black metal de l'année. Tim Ledin dit retrouver avec lui un enthousiasme perdu. Seul Chris Dahlberg est plus réservé, trouvant que le disque a mis du temps à le convaincre.

Reste notre verdict. Il est difficile de ne pas reconnaître en Wolves in the Throne Room un groupe qui sait exactement ce qu'il veut dire, et qui le dit avec une constance rare. Estuary n'a pas la fraîcheur de la découverte, ni la rupture que certains attendaient après Primordial Arcana ; il a la maîtrise d'un groupe qui revient à plus d'agressivité sans perdre sa part de rêve, et un vrai sens du récit sur six pièces. Les passages les plus lents ne sont pas tous à l'abri de la longueur, et le propos reste très cérébral, mais l'ensemble tient la distance. Un retour réussi, plus rugueux qu'attendu, que l'on gagnera à écouter d'une traite.

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