Vingt-huit ans de carrière, treize albums, et toujours le même cap : quand Amon Amarth annonce The Allfather Awakens, personne n'attend un virage à angle droit. Depuis Once Sent from the Golden Hall, en 1998, le quintette suédois a fait du death metal mélodique à thème viking une institution, avec ses drakkars, ses refrains scandés à pleine gorge et ses riffs de cavalerie. La question posée par ce nouveau disque, publié le 2 octobre 2026 chez Metal Blade Records, n'est donc pas celle de la révolution, mais celle de l'usure : que reste-t-il à raconter, et surtout comment, quand on a déjà tout dit sur Odin ?
La réponse tient d'abord dans la méthode. Selon Johan Hegg, interrogé par Thomas Moser pour Rock Antenne, le groupe a enregistré onze morceaux et n'en a gardé que dix, une première, l'un d'eux ne répondant pas aux exigences de la maison. Le disque est né sur la route : d'après The MetalList, Olavi Mikkonen et Johan Söderberg ont ciselé leurs riffs dans les loges et les salles d'échauffement, avec une batterie électronique et de petits amplis, faute de local de répétition depuis plus de dix ans, ce que Hegg reconnaît sans fard. L'enregistrement s'est ensuite déroulé au Danemark, chez Jacob Hansen, en deux sessions, au printemps 2025 puis en mars 2026, et le groupe a travaillé, rapporte Donnie Kemp sur Maximum Volume Music, un morceau à la fois, de la batterie aux guitares puis au chant, avant de passer au suivant. Autre changement notable, souligné par Samuel Stevens sur Crucial Rhythm et confirmé par Hegg : les amplis 5150 de ces dernières années cèdent la place à des Marshall, pour un grain moins moderne, plus organique.
Cette façon de procéder s'entend. Chaque titre a son propre profil, et l'album échappe à l'effet de bloc qui guettait les derniers disques. « Gjallarhorn » ouvre le bal sur le voyage d'Odin vers le puits de Mímir : des « oh-oh » de stade, des guitares en charge de cavalerie et un Johan Hegg qui reste le plus charismatique des growlers. « Eight Legs of Thunder » consacre son galop à Sleipnir, le cheval à huit pattes du dieu, et Tim Bolitho-Jones, dans Distorted Sound, y voit la parfaite deuxième piste, plus féroce et au refrain plus durable que celui de l'ouverture ; le blog de Markus y entend même une couleur de western, ce qui n'est pas la moindre des audaces du disque. « Kvasir's Blood » ralentit la cadence sur un rythme de rameurs avant de gonfler jusqu'à un grand refrain, tandis que « We Rule the Waves », que Bolitho-Jones range du côté du camp assumé, deviendra à coup sûr un classique des festivals, Steve Beebee la jugeant de son côté carrément hymnique.
Le véritable événement se trouve plus loin. « Upphaf » est la première chanson acoustique de l'histoire du groupe, adaptée de la Völuspá, le poème de la création de l'Edda poétique. Hegg y délaisse le grognement pour une diction presque parlée, sur des guitares sèches et des chœurs que Samuel Stevens décrit comme une histoire qui passerait de génération en génération. Bolitho-Jones le rapproche des cérémonies de Heilung, et en fait le sommet du disque ; Donnie Kemp y voit la preuve que l'ADN d'Amon Amarth est avant tout mélodique, sous la distorsion. Tom Campagna, dans Heavy Music HQ, relève que ce titre figurait parmi les extraits déjà dévoilés. Le morceau ne bouleverse pas l'identité du groupe, mais il offre une respiration que les albums précédents ne s'autorisaient pas.
Après cette parenthèse, le disque repart de plus belle. « Die with a War Cry » retrouve les cadences martiales et le chant théâtral de Hegg, et « Raven God », consacré à Huginn et Muninn, les corbeaux de la Pensée et de la Mémoire, prend une résonance particulière pour un groupe entré dans sa quatrième décennie, Bolitho-Jones y notant une mélodie taillée pour l'hymne. « The Allfather Awakes », dernier titre écrit pour l'album, ne convainc pas tout le monde : Simmaco Munno, dans Chaoszine, le juge peut-être le plus faible de la série. « Oden's Hunt », toujours selon lui, laisse deviner l'influence de Vivaldi, les riffs imitant le jeu des violons, et la course finale se clôt sur « Ascending Like an Eagle », six minutes qui, d'après Samuel Stevens, prolongent « Serpent's Trail » issu de The Great Heathen Army, publié en 2022. Beebee y trouve un développement habile ; Bolitho-Jones, une conclusion honorable mais moins marquante que ce qui précède. Les deux jugements ne s'excluent pas.
Reste à regarder la formation, d'une stabilité rare : Johan Hegg au chant, Olavi Mikkonen et Johan Söderberg aux guitares, Ted Lundström à la basse et Jocke Wallgren à la batterie depuis 2016. Cette cohésion s'entend dans l'exécution, serrée, qui garde, comme le note Stevens, un caractère humain malgré l'ampleur du son.
Côté presse, l'accueil est positif mais contrasté, ce qui dit beaucoup de l'album. Steve Beebee, dans Kerrang!, lui accorde trois étoiles sur cinq et le décrit comme familièrement tonitruant, en l'inscrivant dans la lignée de Sabaton, d'Ensiferum ou d'In Flames, tout en rappelant que vingt-huit ans de fidélité au même chemin sont à la fois une force et une limite. Tom Campagna, sur Heavy Music HQ, attribue 3,5 sur 5 et salue un disque qui résume tout ce que le groupe cherche à accomplir. À l'autre bout du spectre, Tim Bolitho-Jones (Distorted Sound) donne 8 sur 10 et parle d'un retour en forme par rapport à The Great Heathen Army, Donnie Kemp offre un 9 sur 10 en le qualifiant de grand, ridicule, mélodique, violent, sincère et franchement jouissif, et le blog de Markus accorde lui aussi 9 sur 10. Lysandre Pons, dans Out of Rage, s'en tient à un 7 sur 10 et à l'idée d'une expansion mesurée plus que d'une réinvention. Simmaco Munno, enfin, ne chiffre rien et résume : pas le meilleur, mais assurément un bon disque.
Notre verdict se situe à peu près au milieu de ce faisceau. The Allfather Awakens ne change pas la donne et ne prétend pas le faire ; il vaut par la rigueur du travail de chaque morceau, par un son plus chaleureux et par la belle respiration d'« Upphaf », qui prouve qu'Amon Amarth peut encore s'aventurer hors de son territoire sans le trahir. Les refrains sont taillés pour être criés en plein air, et c'est bien là que le disque prendra toute sa dimension. On regrettera que quelques titres, vers la fin, s'effacent derrière les meilleurs ; mais pour un groupe qui aurait pu se contenter de rejouer ses classiques, la sincérité de l'entreprise force le respect.

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