At Work in the Fields of the Bomb

At Work in the Fields of the Bomb

Deafheaven

Il y a des groupes dont on attend le disque suivant avec la certitude d'être pris à contre-pied. Deafheaven, fondé à San Francisco en 2010 par le chanteur George Clarke et le guitariste Kerry McCoy, a passé plus de quinze ans à brouiller les étiquettes, de Sunbather (2013), devenu le disque de référence du « blackgaze », jusqu'à Infinite Granite (2021), qui laissait la voix claire et la rêverie shoegaze occuper presque tout l'espace. Lonely People With Power, sorti en mars 2025 et premier album du groupe chez Roadrunner Records, avait rouvert la porte des guitares : le groupe lui-même le tient pour son disque le plus lourd à ce jour. Dix-huit mois plus tard, sans prévenir, Deafheaven publie le 9 octobre 2026 At Work in the Fields of the Bomb, un EP de trois titres d'environ vingt-trois minutes. La question n'est pas de savoir si le groupe sait encore écrire un grand morceau, il l'a prouvé cent fois, mais si cette courte salve est un simple prolongement du dernier album ou un nouveau coup de barre vers le noir.

Le mode de sortie dit déjà beaucoup du projet. Pas de campagne, pas de pochette dévoilée au compte-gouttes, pas de longue série de singles : le groupe est alors en tournée nord-américaine en première partie de Mastodon, avec Alcest, de la date d'Oakland le 9 octobre à celle d'Atlanta le 22, avant de clore sa série d'automne au festival Sick New World, à Fort Worth, le 24. George Clarke a expliqué à Matt Mills, de Metal Hammer, que le rituel habituel d'un album complet n'avait pas de sens pour deux chansons et un interlude, et qu'il trouvait plus excitant de sortir le disque comme on le fait dans la pop ou le rap. Le titre vient d'un livre de photographies de Robert Del Tredici, At Work in the Fields of the Bomb, qui montre les lieux ordinaires et les gens ordinaires où s'est fabriqué l'armement nucléaire, et donne la parole à des ouvriers pour qui ce travail était une routine. Clarke y lit l'écart entre l'énormité de la menace et la banalité des gestes qui la rendent possible, et le relie aux thèmes du disque : l'autosabotage, la folie, la complaisance.

À la production, Arthur Rizk, associé à Blood Incantation, Power Trip ou Soulfly, pour une première collaboration avec le groupe, qu'il a, selon Quentin Thane Singer dans Forbes, coproduite avec lui. La formation est celle des derniers disques : Clarke au chant, McCoy et Shiv Mehra aux guitares, Christopher Johnson à la basse, Daniel Tracy à la batterie. McCoy a écrit les parties instrumentales, Clarke les textes, en tournée. L'intention, affichée sans détour, est de livrer la matière la plus purement black metal que le groupe ait écrite, des morceaux à haute énergie plutôt que les vastes architectures progressives qui font d'ordinaire sa signature.

Le premier titre, « Hunter », tient la promesse. Singer y entend la batterie de Tracy marteler des riffs de black-death sur des couplets au galop, qui basculent en refrains de type beatdown, le tout couronné de mélodies vocales superposées d'allure presque lyrique. Ben Galvin, dans Still Listening, relève la collision de blast beats, de trémolos et de cris, avec quelques touches metalcore qui font contraste, et s'étonne qu'un morceau de près de sept minutes passe aussi vite à travers ses changements de mesure. John Amen, dans Beats Per Minute, lui trouve une surface fulgurante mais un fond plus froid : des synthétiseurs glacés et des guitares d'acier installent une atmosphère gothique, distante, qu'il rapproche des Swans récents, avant que la batterie ne bascule à mi-parcours vers un jeu mélodique et accentué qui lui rappelle le Neil Peart de la fin des années 1970. Clarke, lui, décrit la chanson comme une déclaration d'amour à l'ambition, envisagée comme ce qui détruit la complaisance. Un court métrage l'accompagne, signé de Clarke et du réalisateur Nico Poalillo, de Pulse Films.

« Three Princes » joue le rôle de sas. Environ trois minutes d'ambiance sombre et mélancolique, que Galvin, qui avoue se lasser des interludes, a fini par trouver convaincant comme respiration entre les deux pièces lourdes, et qu'Amen range parmi les pauses qui nettoient le palais. On ne lui demandera pas davantage, mais l'équilibre de l'EP en dépend : sans elle, les deux autres morceaux s'écraseraient l'un contre l'autre.

Reste le morceau de bravoure, « Sorry Laid the Hearth », autour de treize minutes, dont Clarke dit qu'il parle de la complaisance et de l'irritabilité qu'elle engendre. Galvin décrit une ouverture sur des cordes à vide abattues, une section centrale claire et inquiétante, puis un mouvement lent et guttural qui se disloque dans un désespoir dissonant : un titre ample et hypnotique, malgré sa violence. Singer retient les blast beats frénétiques et la sortie lente, laborieuse, hantée par de discrets synthétiseurs, qu'il juge cauchemardesque. Amen insiste sur le travail de Rizk : un son panoramique, des guitares fortes mais très compressées, des voix en couches glaciales qui donnent au morceau un air de cold wave, et une descente en enfer digne d'un film d'horreur, entre passages thrash et riffs sublimes, avec un Clarke venimeux d'un bout à l'autre. On y retrouve ce que le groupe sait mieux que personne : faire coexister la brutalité et la beauté dans la même phrase.

L'accueil, pour l'instant, est très favorable. Album of the Year agrégeait au moment de la rédaction une note critique de 87 sur 100, à partir de quatre chroniques. Singer, dans Forbes, juge l'EP peut-être la sortie la plus saisissante et la plus brutale du groupe, et salue un son cru, « absolument stellaire », qu'il compare à celui de Blood Incantation. Amen, qui donne 78 % dans Beats Per Minute, y voit un disque urgent, pesant et convaincant, qui retrouve la dureté et la volatilité des débuts, et souhaite que les micro-glissements perceptibles ici soient poussés plus loin. Galvin juge que Deafheaven est au sommet de son art et n'émet que deux réserves : un mastering et des tons de guitare un peu plus plats et moins aérés que sur Lonely People With Power, et une durée trop courte, qui lui fait parler d'un tiers d'un album formidable.

C'est sans doute la bonne manière de lire ce disque. Il ne cherche ni à réinventer le groupe ni à prolonger la douceur d'Infinite Granite : il resserre, il durcit, il met la mélodie au service du poids plutôt que l'inverse, et il le fait avec l'assurance d'un groupe qui n'a plus rien à prouver. Clarke ne sait pas encore si l'EP annonce le prochain album ; il l'imagine riffu, et espère garder les passages plus beaux. Si c'est le cas, ces vingt-trois minutes sont un excellent amuse-bouche. Si ce n'est qu'un détour, c'en est un qui valait d'être fait, et dont on sort avec l'envie, justement, d'en entendre davantage.

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