Après Engine of Hell, paru en 2021, Emma Ruth Rundle avait choisi le dépouillement : un piano, une voix, très peu d'air autour. Les années suivantes ont prolongé cette retraite, de l'EP Orpheus Looking Back au volet d'improvisation EG2: Dowsing Voice, puis à Music From the Bella Vista en 2025. Celle qui avait signé le lourd Marked for Death (2016) et On Dark Horses (2018), et qu'on connaît aussi pour son passage par Red Sparowes et Marriages, semblait avoir rangé les amplis. These Killing Times, sorti le 18 septembre 2026 sur Errant Child, que Metacritic présente comme une autoédition, les ressort. Jeff Terich, dans Treble, y voit son premier vrai disque de groupe depuis environ cinq ans, et le fait est que la guitare électrique revient en force, avec des invités de poids.
L'album naît d'un malaise assez simple à formuler : la chanteuse regarde l'état du monde et n'en peut plus. Geoff Topley, dans Echoes and Dust, rapporte qu'elle voulait en tirer un disque d'espoir ; Treble, citant une interview, rappelle qu'elle préfère transformer le chagrin en colère. Les deux versions se tiennent, et l'album est précisément cette tension. Ses huit chansons passent de l'abattement à la rage, de la prière à la protestation, sans jamais prétendre régler le problème. Le groupe a répété chez elle avant d'enregistrer avec Sonny DiPerri, selon Echoes and Dust, et réunit Jess Gowrie, batteuse de Chelsea Wolfe, Nick Reinhart de Tera Melos, Gina Gleason de Baroness, le saxophoniste Patrick Shiroishi, ainsi que Troy Zeigler à la basse. Sputnikmusic évoque en outre, dans des rôles discrets, George Clarke de Deafheaven, Bryan Funck de Thou et Marissa Nadler, une information que nous n'avons pas pu recouper ailleurs.
« Powerless » ouvre le disque et en pose la règle : un piano et une voix, puis la déflagration. Todd Dedman, dans Beats Per Minute, juge le procédé efficace plutôt que convenu et lui prédit une place parmi les meilleures ouvertures de l'année ; CultOfNoise-Steve, sur Sputnikmusic, y entend un rock d'inspiration grunge au refrain cathartique. Vient ensuite « God's Picture », la plus douce du lot : guitare acoustique en arpèges, voix soufflée, puis l'irruption des batteries, avec un saxophone de Shiroishi qui apporte une couleur inédite chez elle. Terich la juge saisissante de retenue. « Anvil » est plus dense : cloches d'église, groove pesant, voix fantomatiques superposées chez Echoes and Dust, cordes et guitare acoustique dont on entend le frisement des cordes chez Beats Per Minute, ce qui lui donne un côté brut qui divisera peut-être.
Le cœur du disque tient dans « Catherine Wheel », « Don't Delay Heaven » et « Enough ». La première, hantée de riffs psychédéliques, doit beaucoup au solo furieux de Gina Gleason et, d'après Dedman, parle de la montée du fascisme. La deuxième, plus sobre et très basse en fréquences, évoque Cocteau Twins par son dépouillement, selon Dedman ; Oli Gonzalez en fait un sommet, quand Terich y entend plutôt un chant funèbre opposant la dureté du présent à ce qui serait encore possible. « Enough » est pour Colleen Nerney, de New Noise Magazine, le sommet émotionnel de l'album : un groove acoustique hypnotique, un sax de feu chez Terich, et une fin bruyante qui libère tout. Terich y retrouve l'atmosphère gothique de On Dark Horses.
Reste « Human Kindness », huit minutes et demie, point culminant de l'ensemble : ouverture distordue et fracassante, puis une guitare seule et une voix mise à nu, jusqu'à un déchaînement final. Dedman cite Smashing Pumpkins et « Porcelina of the Vast Oceans » sans parler d'imitation ; Gonzalez y perçoit une lenteur proche d'Earth. « Oceans of Time » referme tout sur un piano fragile qui se perd dans le silence, et sur un bruit ambiant qui renvoie à Engine of Hell. Pour Danny Kilmartin, sur HeadStuff, le disque se tient à mi-chemin entre ce piano-voix et les montagnes de distorsion de l'époque post-metal.
Côté son, la patte est celle d'une compositrice qui garde la voix au centre. La distorsion vient après, comme une couche, ce que Kilmartin juge plus convaincant que la comparaison spontanée avec Chelsea Wolfe. Elle puise à plusieurs sources à la fois : le folk sombre, le post-rock, le doom, la rugosité des années 1990 que Sputnikmusic résume d'un mot, « grungegaze ». La lourdeur tient moins à la vitesse qu'à la masse et au poids émotionnel, remarque Gonzalez. Tout le monde ne s'y retrouve pas : Nerney regrette une production un peu trop lisse, qui adoucit les paroles, et Kilmartin voit dans certains crescendos des recettes post-metal que l'artiste a déjà utilisées.
L'accueil, lui, est enthousiaste. Metacritic compile un score de 82, « acclamation universelle », sur six avis, de 90 pour PopMatters à 70 pour The Line of Best Fit, en passant par 86 pour Beats Per Minute, 80 pour Kerrang!, 75 pour Paste et 73 pour Pitchfork. Sputnikmusic lui donne 4 sur 5, New Noise 4,3 sur 5, HeadStuff 8 sur 10 ; Treble en fait son album de la semaine.
On est d'accord avec le gros de la presse. Ce disque ne réinvente rien : il tient moins du renouvellement que d'une maîtrise sûre d'elle-même. Mais Emma Ruth Rundle y retrouve le volume sans renoncer à l'intimité, et elle fait de la colère un moteur plutôt qu'un décor. Après des années de retrait, c'est un retour de groupe exigeant, grave et parfois bouleversant, et l'une des plus belles sorties rock de l'automne. Elle est d'ailleurs sur la route en Amérique du Nord avec All Them Witches ces jours-ci, et on se prend à rêver d'une halte européenne pour entendre ces chansons à plein volume.

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