
Marrow Deep
La mort accompagne Mastodon depuis presque toujours. Crack the Skye, en 2009, portait le prénom de la sœur disparue de Brann Dailor ; Hushed and Grim, en 2021, était un double album dédié à Nick John, le manager du groupe. Mais rien ne préparait les Géorgiens aux deux années qui ont suivi. Au début de 2025, Brann Dailor perd sa mère. En mars, Brent Hinds quitte le groupe dans des conditions tendues, après un quart de siècle passé à en être la voix la plus imprévisible et la guitare la plus sauvage. En août, il meurt dans un accident de moto. Marrow Deep, neuvième album et premier sans lui, arrive un an plus tard, et il ne pouvait pas être un disque comme les autres.
Le titre, Brann Dailor l'a expliqué à Blabbermouth : « jusqu'à la moelle », c'est aussi profond qu'une relation peut aller. Celle qui le liait à sa mère, celle qu'il a vécue pendant vingt-cinq ans avec Brent Hinds, à écrire de la musique ensemble. Le trio historique — Dailor à la batterie et au chant, Troy Sanders à la basse et au chant, Bill Kelliher à la guitare — a composé l'album, et s'est élargi pour l'occasion à cinq membres : le guitariste Nick Johnston, déjà présent sur les tournées, et le claviériste João Nogueira, qui passe du statut de renfort à celui de membre à part entière. L'enregistrement a eu lieu en septembre 2025 au West End Sound d'Atlanta, sous la double direction de Patrik Berger et de Kurt Ballou — le guitariste de Converge, dont la patte sur les disques lourds n'est plus à présenter —, avant un mixage d'Andrew Scheps. Le tout sort chez Loma Vista, nouveau label du groupe, avec une pochette signée Paul Romano, l'illustrateur des premières heures.
La surprise, c'est que Marrow Deep n'a rien d'un disque prostré. Chris Chantler, dans Metal Hammer, le tient pour le plus lourd et le plus franchement métallique que Mastodon ait enregistré depuis vingt ans, et l'ouverture lui donne raison. « Barbarians Blood » porte bien son nom : un riff trapu, une batterie qui bascule en d-beat, des harmonies de guitares à l'ancienne et un passage sludge qui doit autant à Neurosis qu'aux premiers albums du groupe. Ben Koller, le batteur de Converge, y ajoute des percussions. Troy Sanders et Brann Dailor se passent le micro comme ils l'ont toujours fait, et c'est là qu'on mesure le vide pour la première fois : pendant vingt ans, il y avait une troisième voix entre les deux. « Poisonous Weapons », qui s'ouvre sur un extrait de dialogue tiré du film River's Edge, prolonge l'assaut à coups d'accords lourds et martelés, avant de s'élever, comme l'écrit Dave Everley dans Classic Rock, d'un grondement sourd vers une sorte d'euphorie en spirale.
Le troisième titre est celui qu'on attendait, et celui qu'on redoutait. « Your Ghost Again », sorti en juin comme un single isolé avant même l'annonce de l'album, est l'hommage du groupe à Brent Hinds. Le morceau n'a rien d'un requiem : des couplets pressés, nerveux, qui s'ouvrent sur des mélodies hantées, quelques détours progressifs presque ludiques, puis un final écrasant. C'est une façon de saluer un ami sans l'embaumer. « Snakes for Dinner » convoque Josh Homme, qui chantait déjà sur Blood Mountain vingt ans plus tôt ; le chanteur de Queens of the Stone Age s'y fait discret, presque minimaliste, pendant qu'un Moog intergalactique s'offre une vraie crise de nerfs. C'est l'un des morceaux où l'arrivée de João Nogueira change le plus la couleur du groupe.
Il faut attendre le cinquième titre, « Out Like a Lamb », pour entendre un vrai solo de guitare. Chantler y voit une forme de retenue respectueuse, et quand le solo arrive enfin, il compense l'attente : une minute entière de lyrisme cosmique, où Nick Johnston apporte une précision qui rappelle l'école Joe Satriani sans perdre la mélancolie du propos. Le nouveau venu n'essaie jamais de singer Brent Hinds, et c'est ce qu'il pouvait faire de mieux : il n'a ni son twang bluegrass ni ses dérapages sudistes, il a autre chose, plus net, plus aérien. « In the Ruins », troisième single, est le sommet émotionnel du disque. Troy Sanders y livre l'une des interprétations les plus écorchées de sa carrière — Saunders, chez Angry Metal Guy, relie le texte aux ravages de l'ouragan Helene — sur un doom lent où les claviers de Nogueira glissent des harmonies aux accents jazz, un terrain où Mastodon ne s'était jamais vraiment aventuré.
La seconde moitié alterne les registres avec une aisance de vétérans. « Golden Spires » équilibre le balancement mélodique de l'album et ses poussées de lourdeur, des riffs en forme de tours qui s'effondrent et se redressent. « Moth and Bone » laisse de nouveau de l'espace à Johnston pour des chorus aux teintes psychédéliques et stoner. Puis vient « A Vampire's Demeanor », la décharge la plus violente du disque, où Nate Newton (Converge, Cave In) et Randy Blythe (Lamb of God) viennent hurler aux côtés de Sanders. Une rage cathartique, note Everley, et on ne s'en étonne pas.
C'est pourtant dans ses deux derniers morceaux que Marrow Deep livre ce qu'il a de plus beau. « The Vanishing » s'ouvre sur quelques mesures de basse de Geezer Butler — oui, lui — qui semblent tombées des quatre premiers albums de Black Sabbath, avant de dériver vers un psychédélisme liquide qui évoque « Planet Caravan ». Joe Duplantier, de Gojira, y pose sa voix. Brann Dailor a expliqué que le morceau racontait un voyage dans le cosmos pour y retrouver sa mère et sa sœur : c'est le moment le plus apaisé du disque, des guitares bluesy et des voix en apesanteur qui montent vers un final tumultueux. « The Three Fates », près de huit minutes, referme le tout sur une longue jam où un piano électrique et un orgue Hammond se livrent un combat aérien, pendant que Neil Fallon, de Clutch, joue les prédicateurs illuminés avec une gourmandise qui fait sourire. Pour sa deuxième apparition sur un album de Mastodon, le chanteur apporte exactement la dose d'humour noir dont ce disque avait besoin pour finir.
La presse a largement salué le retour : une moyenne de 81 sur Metacritic, 9/10 chez Distorted Sound, 8/10 pour Clash et Exclaim!. Chris Chantler conclut dans Metal Hammer que l'album ne mène pas le groupe vers des terres nouvelles, mais qu'il revisite les anciennes avec une gravité et une détermination neuves — et que, pas pour la première fois, Mastodon a arraché de la joie aux mâchoires du chagrin. Dave Everley parle d'un disque de défi, qui ne rit pas au nez de la mort mais refuse de s'effondrer sous elle. Les réserves viennent d'Angry Metal Guy (3,5/5), où Saunders regrette une production trop propre, un mastering trop compressé et quelques longueurs, et surtout l'absence de Hinds, qu'on sent à chaque instant : on attend parfois sa voix au détour d'un refrain. Brad Sanders, chez Pitchfork, s'en tient à un 6,9 plus circonspect. Le public, lui, a suivi : quatrième en Suisse et en Wallonie, cinquième en Allemagne, troisième du classement rock et metal en France.
Ces réserves ne sont pas imaginaires. Soixante-cinq minutes, c'est encore long, et un ou deux titres de la seconde moitié auraient pu être resserrés. Surtout, il manque quelque chose d'irremplaçable : la folie de Brent Hinds, ses solos qui partaient sans prévenir vers le bluegrass ou la country, cette voix nasillarde qui faisait de Mastodon un groupe à trois têtes. Aucun disque n'aurait pu combler ce vide, et Marrow Deep a l'intelligence de ne pas essayer. Il fait autre chose : il ramène le groupe à sa lourdeur originelle, ouvre la porte aux claviers, accueille un guitariste qui a sa propre voix, et transforme deux années de deuil en un album d'une cohérence remarquable. Ce n'est pas Leviathan ni Crack the Skye. C'est le premier chapitre d'une nouvelle histoire, et il commence mieux que personne ne l'espérait. Le groupe le défend cet automne sur les routes d'Amérique du Nord, avec Deafheaven et les Français d'Alcest en ouverture ; on espère le voir traverser l'Atlantique avec lui.
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