
Goh-Ka
Trente-trois ans après Scorn Defeat, son premier album de 1993, Sigh continue de se comporter comme un groupe qui n'a jamais appris à rentrer dans une case. Les Japonais, fondés à la toute fin des années 1980 autour de Mirai Kawashima, avaient signé chez Peaceville Records avec Shiki en 2022 ; ils y publient aujourd'hui Goh-Ka, sorti le 4 septembre 2026, après la relecture I Saw the World's End: Hangman's Hymn MMXXV l'an dernier. L'enjeu est simple à énoncer et difficile à tenir : prolonger la veine ample et personnelle de Shiki sans se répéter, autour d'un sujet qui n'a rien de commercial.
Le sujet, justement. Goh-Ka, dont le titre porte trois sens à la fois, le feu infernal qui brûle les pécheurs, l'incendie qui détruira le monde à la fin des temps et le karma, s'appuie sur le Kuso-zu, ces peintures bouddhiques qui montrent les neuf étapes de la décomposition d'un corps après la mort. L'idée est de détacher le regard de la beauté périssable. Les peintures servent de pochette et de livret, et les morceaux « Kuso-shi » en sont les poèmes. Pour Mirai Kawashima, la matière est aussi intime, musicalement et dans les textes, que celle de Shiki. Le groupe, lui, aligne Dr. Mikannibal au chant et au saxophone, Nozomu Wakai à la guitare, Frédéric Leclercq, de Kreator, à la basse et Mike Heller à la batterie, avec en invité Mikael Åkerfeldt, d'Opeth, pour un solo de guitare. Le mixage et le mastering sont signés Lasse Lammert, aux LSD Studios, en Allemagne ; aucune source consultée ne nomme de producteur, et nous nous en tenons là.
Onze titres, près d'une heure de musique, et une écoute qui se fait d'un bloc plutôt que morceau par morceau : c'est le premier constat de Jasmine Longhurst, dans Out of Rage, qui lui donne 8/10 et le juge plus convaincant comme œuvre longue que comme suite de pièces. On le comprend dès l'ouverture, « Kuso-shi 1, 2 et 3 », où les guitares installent une atmosphère ornée, presque cérémonielle, avant que le disque ne déploie son vocabulaire. Joe Geesin, pour Get Ready to Rock!, y entend une ouverture symphonique et grandiose, des sonorités traditionnelles japonaises et le mordant du black metal d'origine, avec des humeurs qui changent sans cesse. Sur « Jigoku-Zoshi 1: Unkamusho », le même critique pense au rock d'art des années 1980, à King Crimson, tandis que le chant et l'agressivité restent ceux du metal extrême ; Maxen, dans GRIMM Gent, y relève un black thrash mêlé de progressif à la manière des années 1970, avec des accroches solides.
« Anzenshokon » est la pause du disque, et l'une de ses réussites. Instrumentale selon Maxen, qui la rapproche de « Planet Caravan » de Black Sabbath pour sa flûte et ses voix claires, elle mêle mélodie, passages ambiants et bois japonais ; Jeger, dans MetalBite, la décrit méditative avant de la voir basculer vers une grande lourdeur. « Unputenpu » est le morceau que l'on attend : le solo d'Åkerfeldt y arrive au milieu de passages d'avant-garde et de changements de tempo, et Longhurst note qu'il fonctionne seul, mais mieux encore à sa place dans l'ensemble. « Jinmenjushin » s'ouvre sur une introduction pseudo-futuriste des années 1970, claviers et effets de laser à l'appui, avant que le chaos habituel du groupe ne reprenne ses droits, et Grin Reaper ne lui reproche qu'un fondu de fin un peu long. « Jigoku-Zoshi 2: Tokatsujigoku » est le plus violent, blast beats et voix éraillée ; « Kushukankyo » et « Kuso-shi 7 » jouent les interludes, mélodies folk et paysages d'épouvante, et c'est ce dernier que Grin Reaper juge moins essentiel. Le final, « Kuso-shi 8 et 9 / Mettaijakujo », réunit en plus de onze minutes le black thrash et le progressif des seventies.
Reste le son. Kawashima dit viser un mélange de Celtic Frost, de Voivod et de Black Sabbath, avec des musiques de films d'horreur, des instruments traditionnels japonais, du rock psychédélique et du classique, et le résultat lui donne raison sans l'épuiser : des riffs lourds, des mélodies fragiles, de grands écarts entre sommets et creux. Maxen note 9/10 la production, qui garde lisibles guitares, percussions et instruments folk ; le chant et les textes, en japonais, lui paraissent solides, un cran en dessous du reste. Longhurst prévient d'ailleurs que la durée et la langue pourront rebuter, mais que l'album récompense la patience. L'autre mise en garde est celle de Jeger : ce n'est plus un disque de black metal, et qui cherche l'expérience simple devra passer son chemin.
L'accueil est très favorable. Angry Metal Guy donne 4,5, dans la catégorie « Excellent », et voit dans Goh-Ka le meilleur disque de Sigh depuis In Somniphobia. MetalBite, avec 9/10, le range parmi les plus belles réussites du groupe et rapproche Sigh de Blut Aus Nord et d'Inferno, ces formations qui ne s'installent jamais dans la convention. GRIMM Gent le note 8,8/10 et fait de l'originalité le point fort, avec dix sur dix, quand Out of Rage préfère un 8/10 plus réservé. Dans la sélection de septembre de Heavy Music HQ, c'est le disque du mois.
On pourrait trouver l'ensemble touffu, et le groupe y court le risque à chaque minute. Mais la matière est si bien tenue, entre le sacré, l'horreur et le folklore, que le foisonnement finit par ressembler à une architecture. Entre les mains de Mirai Kawashima, la décomposition des corps devient un geste de composition : chaque étape en appelle une autre, chaque couleur trouve sa place. Goh-Ka n'est pas le disque le plus facile de Sigh, c'est probablement l'un des plus accomplis, et il prouve qu'après plus de trente ans de carrière, la vraie liberté consiste encore à surprendre, sans jamais perdre le fil.
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