Il y a deux ans, Romance avait fait de Fontaines D.C. un groupe de stades en puissance : néons, claviers rêveurs, refrains qui montent haut, et un son que la critique avait pris pour un virage vers la lumière. Dopamine Chamber, cinquième album des Dublinois, sorti le 16 octobre 2026 chez XL Recordings, prend le contre-pied avec un certain culot. Le disque est plus lent, plus sombre, plus replié sur lui-même, et ses thèmes sont ceux d'une époque saturée d'écrans : l'effondrement de l'humain, l'intelligence artificielle, l'engourdissement du pouce qui défile entre images de guerre, mèmes et publicités. Le chanteur Grian Chatten parle d'un « avertissement catastrophique » et revendique d'avoir volontairement laissé l'espoir de côté pour décrire cette laideur sans l'adoucir. L'enjeu, pour un groupe arrivé si haut, est de savoir si l'on peut encore être un peu dangereux quand on remplit des salles immenses. La réponse tient en onze titres.
On y retrouve James Ford, déjà aux manettes de Romance et connu pour son travail avec Arctic Monkeys ou Gorillaz. L'enregistrement s'est fait entre Londres, la campagne anglaise et Palerme, où Chatten a posé ses voix dans une cabine bricolée avec des matelas et des coussins. Autour de lui, la formation n'a pas bougé : Carlos O'Connell et Conor Curley aux guitares, Conor Deegan à la basse, Tom Coll à la batterie. Le bassiste résume le fil rouge des albums du groupe, ce rapport au lieu, de Dublin à l'éloignement de Dublin, puis à la recherche d'une romance ailleurs : cette fois, la question serait plutôt de savoir où l'on peut encore s'échapper. Chatten, de son côté, dit que Romance était à environ soixante pour cent humain et quarante pour cent façonné par la machine, et que ce nouveau disque penche davantage du côté de la corruption.
Le décor est posé dès « Six Shot Morning », qui ouvre sur des synthétiseurs denses et romantiques dont la douceur a quelque chose d'inquiétant. Jeff Terich, dans Treble, y entend le point de départ d'un disque en deux moitiés : la première, saturée de claviers, oscille entre post-punk et trip-hop ; la seconde revient vers une approche plus conventionnelle, guidée par les guitares et enrichie de cordes. « Marianne », premier extrait, est le morceau sombre et hypnotique qui annonçait la couleur, avec un chant soufflé qui invite, selon Angela English dans When The Horn Blows, à s'échapper dans l'album plutôt que dans son téléphone. « Mimesis » est son contraire apparent : une pop synthétique des années 1980 aux rythmes presque disco, qui dissimule sa noirceur derrière un air entêtant.
Les guitares reviennent par la porte du fond avec « Happy For You », histoire d'une relation toxique qui se défait, et que la même critique rapproche de Skinty Fia par son côté grunge. « Demolition » enfonce le clou avec une électronique crasseuse, des synthés acérés et des guitares rapides qui bourdonnent, comme un salut aux débuts du groupe. « Tongue » est celui que Terich décrit comme un cousin trip-hop, plus lent et plus sinistre, de « Starburster », alors qu'English le trouve à la fois effrayant et grisant. Le contraste est la clef de l'album : les chansons rapides inquiètent, les lentes écrasent, et rien n'est jamais vraiment rassurant.
La seconde moitié est plus ample, et c'est là que le disque trouve ses plus belles pièces. « One Man » commence par des sons d'enfants et des cordes dystopiques avant de monter jusqu'à l'entrée de la guitare, tandis que « Where Is Gone? » accueille ROSALÍA, première invitée de l'histoire d'un album de Fontaines D.C.. Chatten y voit un sommet de sa carrière ; Terich imagine un titre de générique pour un film de James Bond, English y entend une ballade élégante et classique, où guitares écrasantes, violon et voix de la chanteuse espagnole se mêlent à celle de Chatten. « You Miss Me » ramène des guitares floues à la manière des années 1990, une ballade pop sur fond de menace sourde, quand « Japan », sorti en single avec un clip de Luna Carmoon dans lequel apparaît l'acteur Charlie Heaton, est un morceau acoustique, très dépouillé, sur un amour à sens unique. « Intimate » referme l'album avec des synthés extraterrestres, un chant caverneux et une batterie en flammes qui répondent à l'ouverture, comme si le disque se mordait la queue.
Sur le plan du son, Ford a eu la bonne idée de ne pas lisser les contrastes. Les nappes électroniques, les cordes et les guitares ne s'additionnent pas : elles se disputent l'espace, ce qui donne à l'ensemble sa tension. Terich cite Depeche Mode et Massive Attack ; le NME, selon Metacritic, place l'album dans la lignée de Joy Division et du même Massive Attack. La voix de Chatten, elle, est plus maîtrisée et plus puissante qu'avant, poussée à ses limites sans jamais forcer. Reste que l'album est exigeant : Terich note qu'il faudra plusieurs écoutes pour en saisir les strates, et que certains détails de production gagneraient à être entendus dans une grande salle.
L'accueil critique est l'un des plus chaleureux de la discographie du groupe. Dopamine Chamber affiche un Metascore de 85 sur 19 critiques, la mention « acclamation universelle » de Metacritic. Les notes maximales viennent de The Guardian, du NME, de The Independent, de DIY et de musicOMH, qui le juge presque sans défaut dès la première écoute. Rolling Stone y voit un disque de rock au cœur d'épopée de science-fiction dystopique, Pitchfork un son « cruel, beau, déprimant », et Mojo une vision sombre mais élégamment rendue. Le consensus n'est pas total : Uncut regrette quelques titres plus faibles, Paste le trouve tantôt superbe, tantôt dispersé, The Line of Best Fit y voit un groupe hésitant entre se répéter et chercher sa voie, et Slant, plus sévère, estime que ses clins d'œil nostalgiques disent peu de choses de l'angoisse contemporaine. Beats Per Minute parle d'un album de transition, tout en saluant sa prise de risque.
Je penche du côté des enthousiastes, avec une réserve. Dopamine Chamber est un disque cohérent, ambitieux, qui ose ralentir quand on attendait qu'il accélère, et qui transforme l'angoisse du temps en matière sonore plutôt qu'en slogan. Les deux moitiés ne pèsent pas tout à fait le même poids : la première, plus étrange, est aussi plus excitante, et la seconde, plus classique, ne dépasse ses sommets que grâce à « Where Is Gone? » et « Intimate ». Mais le groupe démontre qu'il n'a pas peur de ce qu'il est devenu, et c'est précisément ce qui rend cet album fascinant. Un disque qui promet de livrer davantage à chaque écoute qu'à la première.

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